Ne plus afficher cette publicité - Je m'abonne - Je suis abonné(e)
Accueil de « Les Amantes »

Les Amantes

mise en scène Joël Jouanneau

:La pièce

Elfriede Jelinek, auteur d’origine autrichienne, a marqué le théâtre et la littérature germanophone, voire européenne, de cette fin de siècle comme aucun(e) autre (femme). Eminemment politique et fémini(n/st)e à la fois, elle a su se forger un langage personnel qu’elle utilise comme arme artisique et esthétique contre les maux et (sé-)vices universels de nos sociétés modernes - l’exclusion des différences, les abus de pouvoir, le poids social qui étouffe, écrase, détruit, qui pousse à la complicité et à l’autodestruction… (…)
Elfriede Jelinek s’inscrit dans la tradition littéraire autrichienne aux côtés des grands polémistes comme Karl Kraus et Thomas Bernhard. Comme ce dernier, elle a été traitée de pornographe et de traître à sa patrie, elle a reçu des menaces, a été trainée dans la boue. Auteur plus que reconnu, honorée par de multiples prix littéraires, elle ne cesse d’être marginalisée. (…)

Dès la fin des années soixante, elle publie ses premiers textes et poèmes et reçoit ses premiers prix littéraires, elle écrit pour la radio et, en 1970, paraît son premier roman, Nous sommes tous des appâts, baby ! En 1972, elle publie Michael, en 1975 Les Amantes et Les Exclus en 1980. En 1983 paraît La Pianiste. Ce sera également son premier livre publié en France, en 1988. Lust paraît en 1989, un an plus tard en France. (…)
Nora (titre allemand : Ce qui arriva quand Nora quitta son mari ou les piliers des sociétés) est la première pièce d’Elfriede Jelinek, écrite en 1979. (…) A la question « Pourquoi Nora ? », Elfriede Jelinek répond : Après Beckett, je souhaitais un renouvellement des formes. Elle a voulu continuer l’œuvre de Brecht, non pas dans son propos ou ses personnages, mais en tant que modèle d’un théâtre épique, refusant toute psychologie. Montrer une vraie femme ne m’intéresse pas, dit-elle. Je voulais un stéréotype, quelqu’un qui serait comme un mur sur lequel on a collé une affiche. Maison de poupées est une pièce du dix-neuvième siècle dont l’héroïne symbolise la libération des femmes, un premier pas vers leur indépendance. Il me fallait dire de quelle façon elles ont été trahies, de quelle façon elles-mêmes se sont trahies. J’ai choisi de le faire en utilisant le langage de l’économie. Ainsi, les personnages stéréotypés expriment leurs sentiments avec les mots de l’économie, parlent finance sur le mode du langage amoureux. (…) Comme toutes les héroïnes d’Elfriede Jelinek, Nora tombe dans le piège de l’amour, de la sexualité. C’est parce qu’elle tente d’en jouer qu’elle devient d’abord complice, puis victime. Un thème éternel, dit Elfriede Jelinek. La pièce dénonce le mythe de l’amour, omniprésent dans les littératures du monde entier. Cet amour qui tombe là où il doit tomber au moment où on en a besoin, et se résoud dans la sexualité. Finalement, la sexualité n’est pas une chose naturelle. Elle aussi est un mythe, une forme extrême et hypocrite d’exploitation. Elle reproduit les structures sociales, les rapports de force existants ; elle assure la domination du plus fort. On reproche aux féministes de figer les femmes dans les emplois de victimes. Nous ne faisons que signaler la réalité. Je suis d’accord avec Simone de Beauvoir quand elle écrit que la féminité est toujours « l’autre », hors norme. (…)

Elfriede Jelinek considère la scène comme un lieu totalement artificiel. Le jeu des acteurs ne doit refléter aucune psychologie. Mes personnages sont le réservoir de ma substance, de mes mots. Ils jouent le rôle d’amplificateurs de la langue… Elle exige cependant que cette langue très travaillée soit prononcée avec naturel et qu’elle soit interprétée comme un vaudeville, une pièce burlesque. De son théâtre, elle dit encore : Je ne mets pas en scène des personnages aux caractères différenciés, je fais se rencontrer des idées. Mes personnages sont des surfaces linguistiques ou encore des stéréotypes. Ce sont des porteurs de langage. Ils apportent le langage comme des seaux, en quelque sorte comme sur un champ de bataille. Et ils s’en aspergent les uns les autres. Ils n’existent que quand ils parlent. Lorsqu’ils ne parlent plus, ils disparaissent. (…) Avec Clara S., tragédie musicale de 1984, tout comme avec Nora, Elfriede Jelinek examine les structures comportementales exemplaires de certaines personnes ou figures « historiques » connues, au travers de situations clés, qu’elle transpose dans une autre époque, - qui n’est ni la leur, ni la nôtre - afin de mieux saisir, de mieux démontrer leur véritable actualité… (…)

Si dans ses pièces précédentes Elfriede Jelinek s’attache encore à l’écriture de « rôles », dans Désir & permis de circuler, Au Pays. Des Nuées, Totenauberg, Houlette, bâton et schlague, pièces écrites entre 1989 et 1993, elle développe un théâtre d’idées de plus en plus radicalement thématique et abstrait où la prétention et les attentes du théâtre institutionnel sont fondamentalement mises en question. Je veux, si je continue à écrire pour le théâtre, un autre théâtre, avait-elle annoncé en 1989. Je veux m’éloigner du théâtre qui m’a refoulée jusqu’à présent, et voir, s’il me suivra…
A partir de là, Elfriede Jelinek défend une vision du théâtre basée sur le refus - désormais, elle rejette radicalement le théâtre d’expression, le théâtre-vérité, où le texte est incarné par le dialogue. Elle institue la séparation de corps - image - langage - jeu pour ainsi donner au spectateur un terrain de liberté, pour éveiller sa capacité d’association. Le spectateur ne doit pas trouver à voir sur scène ce qu’il entend, dit-elle. La disparité entre geste, image et langage ouvre la possibilité d’une libre association. (…)
Au Pays. Des Nuées, est un montage linguistique qui fait apparaître non pas des personnages vivants, mais des pensées mortes qui continuent à exister. Comme Désir & permis de circuler, il s’agit d’un texte théâtral entièrement écrit en prose continue, long poème ou monologue. (…) « L’Etre allemand », et, par voie de suite, l’Etranger, sont les thèmes conducteurs de la pièce. L’Etranger, c’est toujours l’autre. Une idéologie qui mène tout droit à la guerre. C’est ainsi, par de telles formules que les Allemands ont rapidement franchi le pas du racisme à l’extermination des races jugées différentes, étrangères – plus rapidement qu’au temps où la parole n’était pas reine. Au Pays. Des Nuées, se penche ainsi sur les racines de la xénophobie, de l’hystérie raciale collective. (…) Au Pays. Des Nuées doit être lu comme une partition où les différents thèmes sont sans cesse réorchestrés. Telles des notes de musique, les personnages n’ont pas de psychologie et, par conséquent, pas de destin. Ils sont exclusivement constitués d’un montage rythmé de mots. A travers ces paroles de grands penseurs et les envols du grand poète Hölderlin, ils énoncent ce qu’ils ne disent pas ailleurs, à un moment autre. Ils énoncent « l’interdit ». Ca parle d’eux. Malgré eux. Ils n’ont pas de « Je », pas de « Moi », ils sont « Ca », au sens freudien même. La fonction des comédiennes s’en trouve forcément modifiée : chacune, en interprétant ce « Ca » collectif, devient un instrument dans un orchestre imaginaire et joue sa variation du thème. Une pièce qui apparaît ainsi comme une véritable et ironique chanson de « l’âme allemande ». Houlette, bâton et schlague est une pièce écrite en 1993, en réaction immédiate à un fait divers contemporain qui a frappé l’Autriche : la mort de quatre tsiganes, victimes d’un attentat à la bombe. Il s’agit là du premier assassinat politique prémédité sous la IIe république. Poursuivie par le passé, blessée par un inquiétant présent où la haine contre les minorités crée un climat général propice au racisme, Elfriede Jelinek a voulu, en écrivant cette pièce, faire tout son possible pour dénoncer toutes les discriminations, car, dit-elle, en haïssant les autres, c’est soi-même que l’on hait. (…)

Dans son pays natal, chaque création, via la voix conservatrice de la presse autrichienne, provoque des controverses et des scandales. Avec la montée de l’extrême droite en Autriche au début des années 90, Elfriede Jelinek, au nom du « combat culturel » de ce parti, s’est vue infliger les conséquences d’une campagne de diffamation inouïe - sur d’immenses affiches publicitaires diffusées à travers tout le pays, on pouvait lire : « Est-ce Jelinek que vous aimez, ou est-ce l’Art et la Culture ? ». Pourtant, la réaction n’est pas seulement à l’œuvre dans ce petit pays qui s’appelle l’Autriche… D’autres voix extrêmistes, françaises et allemandes, se font entendre, de plus en plus librement, au sein même du Parlement Européen, pour affirmer haut et fort : « Les artistes ne peuvent pas s’arroger le privilège d’être le symbole de la liberté et de la résistance. » Mais Elfriede Jelinek, femme de toutes les divergences, persiste et signe : elle veut, encore et encore, démonter l’engrenage économie / sexualité / discrimination / racisme. Et pour ce faire, elle se sert du langage des hommes pour le détourner, pour y introduire son regard de femme - envers et contre tous les extrêmismes.

Crista Mittelsteiner

imprimer en PDF - Télécharger en PDF

Ces fonctionnalités sont réservées aux abonnés
Déjà abonné, Je suis abonné(e) Voir un exemple Je m'abonne

Ces documents sont à votre disposition pour un usage privé.
Si vous souhaitez utiliser des contenus, vous devez prendre contact avec la structure ou l'auteur qui a mis à disposition le document pour en vérifier les conditions d'utilisation.