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:Entretien avec Alexis Forestier

Propos recueillis par Cathy Bouvard (Les Subsitances / Lyon)

Comment est né le projet « Tuer la misère » entre André Robillard & Les Endimanchés ?

Alexis Forestier : Il est né de la rencontre insoupçonnée avec André Robillard. Charlotte Ranson m’a parlé de Robillard qu’elle avait rencontré à Fleury-les-Aubrais en banlieue d’Orléans. Je connaissais ses oeuvres de même que certains de ses enregistrements. On s’est donc rendu chez lui, en visite, à Fleury-les-Aubrais, il vit dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique où il a été placé à l’âge de neuf ans par ses parents et a passé sa vie. Dans les années soixante, on lui a proposé de travailler pour la station d’épuration de la clinique, dès lors il a commencé à dessiner ou à construire des engins de guerre et des fusées, à bâtir son oeuvre. Avec des matériaux ramassés à droite et à gauche, il a commencé à fabriquer ses premiers fusils. Aujourd’hui, il vit dans une petite maison atelier, un trois pièces totalement saturé de ce qu’il ramasse et conserve avec soin. “Il ramasse tous les débris du monde”, comme le dit Jean Oury à propos d’Auguste Forestier, pour se réengendrer, se reconstruire lui-même. Je suis arrivé au coeur de cette complicité entre Charlotte et André. J’ai été invité à y entrer et à former avec eux cette petite constellation.

Comment s’est formé votre projet commun ?

AF : La rencontre avec André a provoqué une chose assez curieuse, c’était comme si je retrouvais certains arrière mondes qui avaient constitué Les Endimanchés à leur origine : l’imaginaire lié à l’enfance, une curiosité pour les musiques traditionnelles ou folkloriques, un attrait pour la culture populaire. Aussitôt, une sympathie s’est instaurée parce qu’André est extrêmement accueillant, prêt à déployer le monde qui est le sien, formé de ressassements, de stéréotypies et débordant à la fois d’une générosité, d’une drôlerie sans égal. C’est comme si j’avais eu des dispositions particulières dans la mesure où son univers m’était familier. Il a une propension naturelle à se mettre en jeu, il est toujours en train de raconter des histoires qui contiennent ou déploient sa propre histoire. C’est en partie pour cela que nous avons appelé le spectacle “Tuer la misère”, car il raconte toujours et sous différentes formes une existence mal engagée et cette possibilité soudainement aperçue d’accéder à la création qui lui permet de s’extraire, “de balayer” la souffrance. Elle constitue chez lui un territoire abandonné ou du moins mis à distance grâce à la création.

C’est votre travail au service de l’oeuvre de Robillard ?

AF : Nous éprouvions la nécessité de convoquer des arrière-plans qui allaient donner la mesure de ce qui peuple l’imaginaire d’André. Un imaginaire rempli de souvenirs de la guerre, sous la forme de signifiants un peu usés, de signes déposés par l’Histoire, d’éléments dont il se saisit pour élaborer ses fusils, construire ses dessins : l’aviation russe, les allemands, Hitler. Il a une mémoire de la guerre, de ce qui lui a été contemporain mais ce n’est pas une conscience politique, c’est une accumulation d’événements qui manifeste une persistance des blessures de l’Histoire. Il se saisit des conflits de l’histoire pour faire oeuvre, les sublimer et puis tuer la misère : tuer la misère intime et régler quelque chose de la misère du monde.

Comment se fera la construction entre votre univers et celui d’André Robillard ?

AF : Nous cherchons à construire une unité de langage à partir d’éléments hétérogènes. Lamusique y prend une place essentielle grâce à la complicité aïgue d’Antonin Rayon. C’est une sorte de va-et-vient entre une parole brute et un montage complexe dans ses articulations. Il faut que l’on puisse voir l’arrière-plan de l’Histoire sur un autre mode que celui d’André. Il y a des lieder de Eisler, les bruissements de la guerre, le murmure des chants révolutionnaires. Leur présence révèle la faculté d’André à se saisir de ces motifs pour en faire un support de jeu et d’invention. Avant même de commencer le travail, nous nous étions penchés, Charlotte et moi, sur des textes de Celan. Certains poèmes avaient une résonance très forte avec les obsessions d’André, et sa capacité de résistance, l’expérience de la Shoah ayant chez Celan altéré les paysages intimes. Ce qui est communément perceptible dans l'écriture de Celan et la vie de Robillard est cette part irréductible du vivant, dès lors que s'est joué un combat pour tenir par-delà les secousses de l'histoire. Le combat d'André se situe à cet endroit où il n'a cessé de “contre-attaquer pour détruire la misère” et d'élargir son territoire de par les ramifications liées à son oeuvre : aller vers le monde, faire venir le monde à lui, imaginer au-delà du monde palpable.

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