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Accueil de « Le Journal d'un fou »

:Note du traducteur Louis Viardot - préface de l'œuvre (1845)

Depuis la mort du grand poète Pouchkine et de son heureux continuateur Lermontov, qui ont péri tous deux à la fleur de l’âge dans de funestes duels, depuis celle du fabuliste Krylov, qui s’est, au contraire, éteint paisiblement au bout d’une longue vieillesse, Nicolaï Gogol occupait sans contestation le premier rang dans la littérature de son pays. Né en 1808, dans la Petite Russie, Nicolaï Gogol (prononcez Gogle, en mouillant un peu le « L ») avait débuté comme écrivain par un recueil de Nouvelles, qui, successivement grossi à chaque édition, forme aujourd’hui trois forts volumes. Il avait mis le sceau à sa réputation naissante par la spirituelle et populaire comédie Le Contrôleur (Revizor).

Dans cette pièce, d’une singulière audace et d’un comique profond, vrai miroir de la société russe, il suppose qu’un gentilhomme, venu de Saint-Pétersbourg dans un chef-lieu de province, est pris pour le contrôleur général qu’on y attendait ; et cette donnée lui fait passer en revue tout le tchin, toute la hiérarchie des employés, toute l’administration publique enfin, qu’il montre corrompue, vénale, pleine de bassesse et de morgue, à la fois servile et tyrannique. On ne peut comprendre qu’une telle comédie ait été permise sur le théâtre, à moins de supposer que le gouvernement y vit un moyen de dévoiler et de flétrir des abus qu’il n’est pas en son pouvoir de poursuivre et de déraciner.

Gogol acheva de se rendre célèbre et populaire en publiant la première partie de son fameux roman Les Âmes mortes (Meurtvia Douchi), dont le titre, comme le sujet, ne peut appartenir qu’à la Russie. Personne n’ignore qu’en ce pays, on appelle âmes les paysans serfs, et seulement les mâles et les adultes. Ni les femmes, ni les enfants ne sont portés sur les tables de capitation. C’est par âmes qu’on évalue la fortune d’un seigneur et l’importance d’une propriété. Ce sont des âmes qu’on vend et qu’on achète, qu’on apporte en dot, qu’on reçoit en héritage, qu’on donne en gage par hypothèque. D’une autre part, et sous le nom de conseil de tutelle, la caisse impériale fait, dans chaque province, des prêts aux boyards nécessiteux en prenant garantie sur leurs biens. Ce double usage a produit naguère une singulière spéculation. Des espèces de marchands forains s’en allaient de village en village et de château en château, achetant à vil prix, des gentilshommes campagnards, leurs âmes mortes, c’est-à- dire les paysans récemment décédés, mais portés encore sur les registres de capitation, qui ne se changent que tous les cinq ans ; puis, donnant les morts en hypothèque, ils obtenaient du conseil de tutelle un assez fort emprunt, qu’ils se hâtaient d’emporter hors des limites de l’empire. C’est sur cette donnée bizarre, et toute empreinte de couleur locale, que Nicolaï Gogol a établi son roman, où il trouve une occasion naturelle de passer en revue non plus seulement le tchin, mais tous les degrés de la société russe, et de lui montrer, plus librement encore qu’au théâtre, et dans un cadre plus vaste que Le Contrôleur, tous les travers, tous les vices, tous les crimes, dont sont infestés l’absolutisme en haut, la servitude en bas.

Dès qu’il fut célèbre, Gogol fut perdu pour son pays. Il se vit fermer brusquement la carrière qu’il s’était ouverte avec tant de succès et d’éclat. Gêné, humilié par les sévérités toujours croissantes de la double censure qui pèse en Russie sur tous les produits de l’intelligence, il resta longtemps sans rien mettre au jour, et alla même se fixer à Rome pendant plusieurs années. Il venait de rentrer dans sa patrie, apportant de l’étranger des manuscrits nombreux, lorsqu’une mort prématurée l’a frappé subitement.

Cette mort, qui n’est point naturelle, a présenté des circonstances étranges et mystérieuses. Sans s’expliquer davantage, les lettres de Moscou qui l’ont racontée disent qu’elle fut tragique, sans doute volontaire, et le dénouement d’une longue et douloureuse lutte qu’il ne pouvait pas plus longtemps soutenir. Ce qu’il y a de plus affligeant, c’est que Nicolaï Gogol avait d’abord consommé son suicide moral en brûlant, peu de jours avant d’expirer, tous ses manuscrits, entre autres la seconde partie, complètement terminée, du roman satirique Les Âmes mortes. La censure défendit ensuite de mentionner même son nom dans les journaux ou revues des deux capitales. A Moscou, ses funérailles avaient été un véritable deuil public. Ce n’est pas sur le char mortuaire, c’est sur les épaules d’une foule en larmes, que son cercueil fut porté jusqu’au cimetière, qui est à six verstes de l’église.

Le nom de Nicolaï Gogol doit s’ajouter à la liste déjà trop longue de tous les écrivains illustres de la Russie qu’un sort fatal, inévitable, frappe de mort dès qu’ils franchissent le niveau de la médiocrité, dès qu’ils appellent sur eux l’attention publique et que leur nom court de bouche en bouche. Tels sont Ryleïev, pendu comme conspirateur en 1825 ; Pouchkine, tué à trente-huit ans, dans un duel ; Griboïedov, assassiné à Téhéran ; Lermontov, tué dans un duel, au Caucase, à trente ans ; Vénévitinov, mort à vingt-deux ans, abreuvé d’outrages par la société ; Koltzov, mort à vingt-trois ans, abreuvé de chagrins par sa famille ; Belinsky, tué à trente-cinq ans par la misère et la faim ; Dostoïevski, envoyé à vingt-deux ans, et pour toujours, aux mines de Sibérie ; enfin Gogol, mort par le suicide à quarante-trois ans. « Malheur, dit l’Écriture, aux peuples qui lapident leurs prophètes ! »
On tomberait dans une grave erreur, ou n’élèverait point Gogol à sa véritable place, si l’on se bornait à le traiter en écrivain de fantaisie, en humoriste à la manière anglaise de Swift ou de Sterne. Ce serait ne voir qu’un seul côté de son talent, le plus petit, et se préoccuper seulement de la forme de ses écrits ; ce serait surtout ne pas comprendre sa haute signification historique. Nicolaï Gogol est un si grand peintre de mœurs, que les Russes disent de lui : « Il nous a révélés à nous-mêmes. C’est le portrait exact et frappant de la Russie qu’on trouvera dans celles de ses œuvres qu’il n’a pu détruire avec lui. »

Il ne nous appartient pas de vanter les mérites de Gogol, de faire remarquer par avance sa manière originale, pittoresque, pour nous peut-être un peu rude et sauvage, comme les mœurs et le pays qu’il retrace avec tant de fidélité. Le lecteur saura bien cela sans qu’on le lui dise au commencement. Mais il me reste à expliquer comment, sans savoir un mot de russe, je publie la traduction d’un livre russe. Fait à Saint-Pétersbourg, ce travail m’appartient moins qu’à des amis qui ont bien voulu me dicter en français le texte original. Je n’ai rien fait de plus que des retouches sur les mots et les phrases ; et si le style est à moi en partie, c’est à eux seuls qu’est le sens. Je puis donc promettre au moins une parfaite exactitude. Nous avons toujours suivi la règle que Cervantes donne aux traducteurs, et que je m’étais efforcé précédemment d’appliquer à ses œuvres : « Ne rien mettre et ne rien omettre. »

Louis Viardot

Traducteur - préface de l'œuvre (1845)

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