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Le Gros, la vache et le mainate

+ d'infos sur le texte de Pierre Guillois
mise en scène Bernard Menez

:Entretien avec Pierre Guillois

Propos recueillis par Pierre Notte

Le Gros, la vache et le mainate s’avère un enchaînement de catastrophes, une série de surprises et de déconstructions... C’était le projet ?

Je voulais que la pièce soit une succession de scènes de cabaret. Je l’ai conçue au départ comme un ensemble de numéros. Mais peu à peu, j’ai voulu construire une dramaturgie, j’ai élaboré une histoire pour rendre cohérents les dialogues des deux tantes, les performances d’Olivier Martin-Salvan, le strip-tease masculin, les chansons composées par François Fouqué... Je voulais aussi intégrer les notions du théâtre de vaudeville. Une trame s’est établie. Mais je voulais que l’ensemble soit petit à petit détruit par la véritable histoire de la troupe des comédiens. Et que tout se désagrège ! On croit toujours partir dans une direction, puis une autre se dessine, avant qu’une autre encore se présente. Tout se délite ! Et tout va, du moins je l’espère, de pire en pire... L’ensemble enfin s’autodétruit !

Le Gros, la vache et le mainate mêle plusieurs genres. On rend hommage à certains registres, on en brocarde d’autres. C’est aussi un règlement de comptes ! Le spectacle doit rester un objet libre. Je ne veux être en guerre avec rien de tout ce que j’aime : je ne veux pas choisir un genre, ni me contenter d’une littérature noble et me priver des tendances vulgaires. J’aime le théâtre d’auteur autant que le boulevard. Tout est fascinant.

La famille, l’enfant sacralisé, l’argent, le confort... Toutes les valeurs bourgeoises y sont castagnées, est-ce un règlement de compte ?

Mais sont-elles seulement bourgeoises, ces valeurs ? Je ne sais pas ce que signifient exactement les termes «bourgeois» ou «petit-bourgeois». Je suis issu des classes moyennes. C’est ce milieu moyen, occidental et plutôt bien-pensant dont je viens qui m’intéresse et dont je m’amuse. Mais ce n’est pas une pièce sociale. Les personnages n’ont pas des origines particulièrement identifiables... Bien sûr, les deux tantes parlent du monde, de la société. Elles se réinventent un système de valeurs. Elles dézinguent et démystifient la mort, les enfants... Elles s’attaquent à tout. Elles sont cruelles, violentes. J’avais créé ces deux figures il y a dix ans. Les personnages de commères sont très présents dans le cabaret. J’écrivais des sketchs pour deux femmes déjantées. Je les avais appelées les «consommatrices» puis les «connes»... Elles sont devenues ces deux tantes délirantes.

Le goût du scandale et de la provocation, est-ce la cohérence de votre parcours ? Les Caissières sont moches, Un Coeur mangé, Sacrifices avec Nouara Naghouche... ?

J’ai commencé à faire du théâtre en imitant les humoristes lors de banquets de mariages : Raynaud, Devos, Bourvil... Je me suis ensuite intéressé à un théâtre contemporain, aux esthétiques de la mise en scène moderne. Puis j’ai travaillé trois ans à Colmar avec des personnes issues d’un quartier qualifié de difficile. Nous n’avions que peu de repères communs, je ne savais pas où j’allais, je perdais toutes mes références, mes fantasmes esthétiques semblaient vains. Toutes mes valeurs et mes illusions ont explosé. Il fallait tout réinventer, et nous avons créé un spectacle libre, ce fût une opération insensée, un objet fou. Je pense que ça m’a donné une vraie liberté d’action. J’ai pu ensuite travailler avec Nouara Naghouche, puis à Bussang où mes premières provocations ont suscité de vives protestations ! Puis la tendance s’est totalement inversée... Le Gros, la vache et le mainate a été écrit à Bussang pour le Théâtre du Peuple. Quelques années après des créations très attaquées, j’étais bien décidé à faire un nouveau spectacle pour ce théâtre populaire sans renoncer à mon goût de la provocation. J’ai eu très peur, mais j’ai beaucoup appris. Je ne voulais faire aucune concession, et parvenir à faire passer la grivoiserie, la cruauté comme la violence. Et la pièce, pour finir, n’est faite que de moments scandaleux ! Mais la forme permet de faire passer les pires horreurs. Il n’y a quasimeent aucun «gros mot» dans la pièce, on ne parle que de sexe mais on dit «chibre» ou «braquemart», et par les mots choisis ou par des éléments raffinés, on détourne avec élégance le scandale. La musique de François Fouqué, qui est par ailleurs professeur de philosophie, adoucit la violence des propos. La musique n’est jamais grivoise, elle est légère, élégante, mélodieuse. C’est essentiel. De la même manière, l’espace, les costumes ou les lumières ne viennent jamais appuyer là où ça fait mal. Tout contribue à rendre les choses plus tendres. Le décor est solide, fort, réaliste, mais il reste étrange. Tout est codé. Au bout du compte, le spectacle est devenu un spectacle familial, un succès tout public !

La distribution ne se compose que de bêtes de scène. La pièce est écrite pour eux ?

J’ai en moi le souvenir d’un théâtre porté par des acteurs monstrueux, par des cabots magnifiques. Pour le Théâtre du Peuple de Bussang, je savais que la distribution devait être forte, irréprochable. Des brutes !

Avec Jean-Paul Muel et Pierre Vial, on a deux écoles opposées : le Magic Circus face à l’école d’Antoine Vitez et à la Comédie-Française ! Mais ce sont deux immenses acteurs du verbe qui ont la science aigüe du dialogue, Olivier Martin-Salvan est un performeur, un grand artiste de music-hall...

J’ai trouvé un jeune comédien strip-teaseur, qui a accepté de jouer le jeu jusqu’au bout de la mise à nu ! Et moimême j’ai décidé de me confronter à nouveau à la scène en tant qu’acteur et auteur... Quant au mainate, qui en réalité s’appelle Connard, il mériterait un spectacle à lui tout seul. Il est l’unique animal incarné sur scène. Il est devenu notre mascotte, l’attraction. Au final il n’est pas utile sur le plateau, mais puisqu’il est présent dans le titre, je suis bien obligé de le garder, bien qu’il nous défèque dessus en permanence.

Et puis bien sûr, il y a cette étrange présence dans votre projet de l’inattendu Bernard Menez...

J’avais d’abord proposé à Bernard d’endosser le rôle de l’une des vieilles tantes. Cela ne lui allait pas. Il n’est pas fait pour ça. Mais le projet l’intéressait. Je voulais travailler avec lui, car j’aime l’image double qu’il dégage. D’un côté, il est adulé par les cinéphiles, il a joué pour des auteurs radicaux de la Nouvelle Vague, et de l’autre, il a joué dans des comédies éloignées de cette expérience cinématographique mais qui l’ont rendu si populaire.

Il a fait des tournées de pièces de boulevard, mais il a aussi joué avec Jacques Rebotier ou Jean-Christoph Averty.

Bernard Menez est un vrai fou de théâtre, et un vrai metteur en scène. Nous constituons un petit groupe de gens très différents, en cela le projet se rapproche du cabaret, à mi-chemin entre le théâtre, l’opérette et le vaudeville. Bernard appartient à notre patrimoine culturel ! On ne peut pas le nier... Lui, qui a une carrière on ne peut plus éclectique, veut toujours défendre une forme de divertissement intelligent, percutant, efficace. Cela me plaît assez !

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