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Amédée, ou Comment s'en débarasser

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mise en scène Roger Planchon

:« Ionesco et Amédée ou comment s’en débarrasser »

Par Marie-France Ionesco, fille d’Eugène Ionesco (octobre 2007)

Un peu plus de cinquante ans après sa création au Théâtre de la Comédie, Roger Planchon retrouve Ionesco et Amédée ou comment s’en débarrasser sur les planches du Studio 24.

Pour cette nouvelle mise en scène de 2007, Roger Planchon a proposé à Marie-France Ionesco, fille d’Eugène, d’écrire sur l’oeuvre de son père et plus précisément sur le rapport d’Eugène Ionesco à son oeuvre Amédée ou comment s’en débarrasser. Nous vous laissons vous délecter d’extraits ci-dessous…

Depuis ses origines, le théâtre met en scène – sous forme de tragédies – l'histoire du couple : Clytemnestre tue Agamemnon (Eschyle), Médée tue ses enfants pour se venger de l’infidélité de Jason (Euripide), Gertrude épouse Claudius le meurtrier de son époux, Othello tue Desdémone (Shakespeare), etc., etc. Et voilà quasiment toute l’histoire du théâtre – tragédies et comédies réunies.


Apparemment Amédée ou Comment s’en débarrasser se rattache, à sa manière, à cette tradition. Mais pour Ionesco, le drame du couple est indissociable du tragique existentiel. Il n’est qu’une figure, une illustration du tragique existentiel de « l’être au monde ». Ainsi Ionesco explique-t-il : « c’est l’homme et la femme, c’est Adam et Eve, ce sont les deux moitiés de l’humanité qui s’aiment, qui se retrouvent, qui n’en peuvent plus de s’aimer ; qui, malgré tout, ne peuvent pas ne pas s’aimer, qui ne peuvent pas être l’un sans l’autre. Le couple ici, ce n’est pas seulement un homme et une femme, c’est peut-être aussi l’humanité divisée et qui essaie de se réunir, de s’unifier » (Eugène Ionesco, Entre la Vie et le Rêve, Gallimard, p. 87-88).

Mais pour Ionesco, ce qui prime dans Amédée c’est le cadavre. « Ce qui est essentiel pour moi, ce qui donne son explication à la pièce, c’est le cadavre. Tout le reste n’est qu’histoire autour, même si elle est significative de quelque chose. Le cadavre, c’est pour moi la faute, le péché originel. Le cadavre qui grandit c’est le temps » (Ibidem, p. 87). Pour Ionesco, le temps est le châtiment indissociable du péché, de la faute. Le cadavre va donc grandir et détruire Amédée et Madeleine, détruire leur amour, les dévorer.

Quel est alors « le rôle » d’Amédée et de Madeleine ?

« — … Les personnages m’aident à donner une vérité aux symboles, parce qu’ils sont plus ou moins des personnages pour ainsi dire « réels », des personnages qui ont l’air d’être, qu’on a l’impression de voir tous les jours, des personnages vrais si l’on peut dire. Alors leur quotidienneté donne du relief ou sert de repoussoir à ce qui n’est pas quotidien, à ce qui est insolite, étrange ou symbolique. Il faut entendre symbole dans le sens d’image ayant une signification.
— Les personnages vous aident donc à éclaircir ces symboles, ces images qui sont pour vous des points de départ ?
— Ces personnages me servent de repoussoir. Ils me servent à mettre en évidence le côté fantastique parce que si l’on oppose le réalisme à l’irréel, on obtient une opposition qui est en même temps une union, c’est-à-dire que le réalisme sert à faire ressortir plus facilement l’aspect fantastique et vice versa. » (Ibidem, p. 88)

C’est dans cet espace / temps, devenu l’espace de tous les malentendus, qu’Amédée et Madeleine vont « donner corps » (littéralement) au mal, au cadavre / temps.

Mais de quel cadavre s’agit-il ? De celui du « galant », du « bébé », de la femme tombée à l’eau (« je ne me suis pas dérangé, je l’ai laissée se noyer », Amédée, in Pléiade, p. 296). Ou même peut-être, pourquoi pas, de celui du « père » (« Comme le mort a vieilli, il fait très vieux, n’est-ce pas, je pourrais peut-être dire que c’est mon père », Pléiade, p. 294).

Quel qu’il soit, il est le prix d’un crime, l’expression d’une culpabilité, d’un remords. « S’il nous avait pardonné, il ne grandirait plus. Puisqu’il grandit toujours… c’est qu’il a encore des revendications. Il n’a pas fini de nous en vouloir. Les morts sont tellement rancuniers » dit Madeleine à Amédée (Pléiade, p. 277).

Ce « mal être » au monde s’exprime chez Ionesco par un motif récurrent : la prolifération, l’étouffement par les objets ou par les mots qui « retombent comme des pierres, comme des cadavres ». C’est l’envahissement par le matériel, c’est-à-dire l’anti-spirituel. C’est le triomphe du vide ontologique, de la non-présence.

« C’est là, certainement, le point de départ de quelques-unes de mes pièces que l’on considère comme dramatiques : Comment s’en débarrasser ou Victimes du Devoir. A partir d’un tel état, les mots, évidemment, dénués de magie, sont remplacés par les accessoires, les objets : des champignons innombrables poussent dans l’appartement des personnages, Amédée et Madeleine ; un cadavre, atteint de « progression géométrique » y pousse également, déloge les locataires ; dans Victimes du Devoir des centaines de tasses s’amoncellent pour servir du café à trois personnes ; les meubles, dans Le Nouveau Locataire etc.
Lorsque la parole est usée, c’est que l’esprit est usé. L’univers, encombré par la matière, est vide, alors, de présence : le « trop » rejoint ainsi le « pas assez » et les objets sont la concrétisation de la solitude, de la victoire des forces antispirituelles, de tout ce contre quoi nous nous débattons. Mais je n’abandonne pas tout à fait la partie dans ce grand malaise et si, comme je l’espère, je réussis dans l’angoisse et malgré l’angoisse, à introduire l’humour – symptôme heureux de l’autre présence – l’humour est ma décharge, ma libération, mon salut. » (Notes et Contre-Notes, p. 228)

Nombre de ces images sont oniriques – au sens propre, puisque l’auteur les emprunte « telles quelles », à l’état brut, au rêve. Telle est en effet la genèse d’Amédée ou Comment s’en débarrasser mais également celle d’autres oeuvres.

« Pour Amédée ou comment s’en débarrasser, le point de départ, ce fut le rêve d’un cadavre allongé dans un long couloir d’une maison que j’habitais. (Entretiens, Entre la Vie et le Rêve, p. 76)

On peut remarquer que « le rêve de l’envol », « rêve que j’ai fait plusieurs fois », se trouve déjà dans le « final inachevé », selon l’auteur lui-même, d’Amédée ou Comment s’en débarrasser.
Rien d’étonnant à cela puisque pour Ionesco le rêve c’est déjà du « théâtre pur » et c’est un moyen privilégié de connaissance de soi, du monde.

« Dans les rêves, nous sommes toujours en situation, c’est du théâtre par excellence. Nous assistons au surgissement d’événements, à la naissance de personnages étonnants, parfois inattendus, qui pourtant viennent de nous.
Le rêve, c’est la solitude, la méditation. C’est dans le rêve qu’apparaissent quelquefois des éclairs, des déchirures…
La cohérence logique, rationnelle ne vaut pas la cohérence des images et des symboles oniriques. La logique du rêve est associative et non pas raisonnante. Dans mes pièces précédentes, j’avais déjà essayé d’utiliser les images symboliques du rêve (dans Amédée ou Comment s’en débarrasser, dans La Soif et la Faim, dans Le Piéton de l’air). » (Antidotes, p. 265-266)

Ou encore :

« Si la matière de mes pièces est souvent faite de rêves, ces rêves doivent être assez récents pour que je m’en souvienne avec précision. J’accorde beaucoup d’importance au rêve parce qu’il me donne une vision un peu plus aiguë, plus pénétrante de moi- même. Rêver c’est penser et c’est penser d’une façon beaucoup plus profonde, plus vraie, plus authentique parce que l’on est comme replié sur soi-même. Le rêve est une sorte de méditation, de recueillement. Il est une pensée en images. Quelquefois il est extrêmement révélateur, cruel. Il est d’une évidence lumineuse. Pour quelqu’un qui fait du théâtre, le rêve peut être considéré comme un événement essentiellement dramatique. Le rêve, c’est le drame même. En rêve, on est toujours en situation. Bref, je crois que le rêve est à la fois une pensée lucide, plus lucide qu’à l’état de veille, une pensée en images et qu’il est déjà du théâtre, qu’il est toujours un drame puisqu’on y est toujours en situation. (Entre la Vie et le Rêve, p. 12)


Si Amédée a son origine dans l’image du cadavre – temps, culpabilité, remords – c’est aussi, en effet, une pièce sur le couple. Ou plus exactement sur un des moments, un des aspects du couple chez Ionesco qui avoue avoir fait du théâtre parce qu’au théâtre, l’auteur, par l’intermédiaire des personnages, « parle » des vérités multiples et contradictoires.

« Pour moi, autant que pour vous, tantôt l’existence est insupportable, lourde, pénible, pesante ou stupéfiante, tantôt elle semble bien être la manifestation de la divinité, lumière. Et si je fais surtout du théâtre c’est parce que (…) l’ ‘incohérence’ ou les contradictions peuvent se donner libre cours. (…) Au théâtre les personnages peuvent dire n’importe quoi, toutes les absurdités, tous les contresens qu’ils imaginent, puisque ce n’est pas moi qui les dis, ce sont les personnages. » (Entre la Vie et le Rêve, p. 64)

Ainsi le couple chez Ionesco a divers visages. A côté d’Amédée et de Madeleine, il y a Jacques et Roberte, Choubert et Madeleine, Bérenger et Marie / Marguerite, Bérenger et Joséphine, Jean et Marie-Madeleine, etc. Mais surtout ceux qu’il surnomme tendrement ses Philémon et Baucis, c’està- dire le Vieux et la Vieille des Chaises, qui, eux, auront traversé toutes les étapes du couple et que rien ne séparera sinon le néant, à moins, qui sait, que l’Empereur ne triomphe du néant.

« LE VIEUX, à la Vieille : Ô, toi, fidèle compagne !... toi qui as cru en moi, sans défaillance, pendant un siècle, qui ne m’as jamais quitté, jamais…, hélas, aujourd’hui, à ce moment suprême, la foule nous sépare sans pitié…

J’aurais pourtant
voulu tellement
finir nos os
sous une même peau
dans un même tombeau
de nos vieilles chairs
nourrir les mêmes vers
ensemble pourrir…
(Les Chaises, in Pléiade, p. 180-181)

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