Couverture de Le Fils

Le Fils :Note d'intention

par Marine Bachelot Nguyen

David Gauchard, metteur en scène de L’unijambiste, m’a proposé d’imaginer la parole théâtrale, le monologue d’une femme : l’histoire d’une femme, d’une mère de famille, qui, par concours de circonstance plus que par choix, se retrouve partie prenante des mouvements catholiques traditionalistes que l’on a vu ces dernières années se dresser contre le mariage pour tous, lutter contre le droit à l’IVG, ou encore manifester contre certains spectacles de théâtre public soi-disant infâmants pour la religion.

Ce qui m’intéresse particulièrement ici, c’est comment, au nom de la religion et au nom de Dieu, on peut en arriver à des discours de haine, de rejet et de mépris violent des autres, de paranoïa sociale, d’aveuglement intellectuel et spirituel. Ceci chez des catégories de population privilégiées, qui n’ont nullement à souffrir de pauvreté économique, de rejet culturel, d’humiliation ou d’exclusion sociales.

Mon défi d’auteure est donc d’entrer dans la logique d’un tel personnage, sans diabolisation ou condamnation préalable, en m’intéressant au processus qui se joue à travers. Faire émerger la parole de cette figure féminine, la faire exister dramaturgiquement, théâtralement, politiquement. Donner chair et voix au parcours d’une femme qui a glissé au quotidien, sans complètement s’en rendre compte, vers les franges et les idées les plus réactionnaires de la société.

Synopsis et premières pistes pour Le fils

L’histoire que je me propose d’écrire est celle d’une femme de nos jours. Croyante, issue d’une petite-bourgeoisie provinciale de Bretagne, elle est amenée, par l’intermédiaire de son mari et de leurs nouveaux cercles de connaissance, à fréquenter des catholiques traditionalistes, dont le discours a une radicalité qui l’attire. Par souci d’intégration et d’élévation sociale, elle en vient à fréquenter plus assidument la messe, à aller à des réunions militantes anti-avortement ou anti-mariage homosexuel, à participer activement à des manifestations, à s’investir dans leur organisation. Elle est de ceux et celles qui font procession contre le spectacle de Romeo Castellucci, Sur le concept de visage du fils de Dieu, à l’appel de Civitas, dans les rues de la capitale bretonne. Elle sera aussi parmi les Veilleurs, entamant chants liturgiques en cercle sur les places publiques pour protester contre la loi du mariage pour tous. Ou encore parmi les militants anti-gender. Elle réussira à embrigader ses proches et ses enfants dans ce qu’elle considère comme l’aventure la plus excitante de sa vie. Enivrée et aveuglée, dépassée et frénésique, elle ne verra pas venir, malgré les alertes, le suicide de son fils, victime sacrificielle et silencieuse de cette histoire.

J’imagine sa parole, sous forme de récit-confession, nette, nerveuse et impudique. Sans regret ou remords explicites, elle va livrer au public le récit de son ascension et de sa chute.

C’est sans doute une femme banale, qui recherche les expériences. C’est une mère et une épouse qui veut s’affirmer autrement. Elle aspire à l’existence, elle aspire à la pureté. C’est une femme en quête de Dieu et de repères, dans la décadence contemporaine.

C’est une révoltée, capable d’éructation et de douceur. C’est une femme qui nous parle de ses sensations sexuelles, après la messe comme après la manif. C’est une angoissée, travaillée par la peur de l’Autre, hantée par l’idée du péché. Le prochain ne lui est pas entré dans la chair. Elle prône sincèrement l’amour de Dieu, et pourtant elle suinte la haine. Elle voudrait rendre justice, elle est prête à saisir le glaive. Suivre la foule, appartenir au groupe, combattre les manifestations de ce qu’elle nomme le Mal lui procure un rassurement infini. Elle veut des certitudes et du dépassement. Elle est pétrie de contradictions, d’affects, d’échafaudages délirants et rationnels. Elle va monter très haut, puis tomber au fin fond de l’abîme. C’est une femme banale, qui pourrait être notre voisine ou notre soeur. Elle nous est à la fois terriblement familière et lointaine.

Le fils qu’évoque le titre de la pièce est aussi bien le fils de cette femme (l’adolescent qui mourra faute d’avoir été entendu par sa mère, par sa famille, par sa communauté), mais aussi le fils de Dieu si puissamment évoqué dans le spectacle de Roméo Castelluci.

J’imagine cette femme hantée, habitée par des voix. Celles de théologiens et de maîtres à penser, celle de son propre fils qui tente de lui parler sans que jamais elle ne l’entende, celle de Dieu ou du Christ qui parfois viennent lui parler à l’oreille, etc. Le monologue pourra donc être troué par ces voix, injonctions, fragments de paroles.

Si le parti pris de la pièce Le fils est bien celui d’une fiction, cette fiction aura un fort ancrage documentaire, comme très souvent dans mes pièces. Un travail de recherche sur les mouvements catholiques intégristes en France et sur d’autres mouvements plus policés et ambigus, accompagne et précède l’écriture du texte. Car il me semble important que le parcours de cette femme et de ses proches s’inscrive dans une réalité historique et politique contemporaine précise.

Et si le tragique intervient dans la fiction, ce n’est pas pour célébrer l’inéluctable, ni provoquer une catharsis. Du théâtre, il faut ressortir la conscience aiguisée, intranquillle, et armée.

Marine Bachelot Nguyen, février 2015


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