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Couverture de Deux femmes pour un fantôme

Deux femmes pour un fantôme

de René De Obaldia


Deux femmes pour un fantôme :Deux femmes pour un fantôme - Scène 1 - Brigitte

Brigitte, tout en arpentant la pièce. – Piano, piano, Brigitte. Du calme. Sei ruhig, mein Kind, sei ruhig2. Ma non troppo2. Mollo3. Piano4. Ne te mets pas dans un état pareil ; elle va venir, elle n'est pas en retard... Et même quand on est en retard, à Paris, on n'est pas en retard. A moins de se tromper de jour... Du calme, Brigitte, du calme. Domine-toi. Piano... Piano.
(Brigitte va et vient d'un coin du salon à l'autre. Elle prend une bouteille de gin sur la table roulante et se verse, dans un grand verre, une quantité non négligeable d'alcool, avec, tout de même, un peu d'eau. Après avoir bu...)
Quand elle sera là, elle sera là ! (Mimant la scène.) Entrez, entrez Madame ; c'est bien ici... Vous avez trouvé sans difficulté ?... Avec tous ces sens interdits !... Sans parler des travaux : l'extension du réseau téléphonique, le Métro Express Régional, les fouilles carolingiennes... Entrez, Madame la Maîtresse de mon mari... (S'adressant à la poupée, avec emphase.) Maîtresse des Maîtresses. Bougresse des Bougresses... Je ne suis que sa femme, que son humble servante, que son écuelle de son... prenez ce siège. Madame, montez sur le trône ! Je baise les plis de votre robe. La poussière de vos pas s'imprime en lettres d'or. Votre haleine est le miel du zéphyr. L'ivoire de vos mains confond les aubes rougissantes...
(Sans trop savoir pourquoi, Brigitte retire ses chaussures et les pose sur la table.)
Je pourrais le prendre de plus haut. Je dois le prendre de plus haut. Me draper dans mon offense.
(Toujours à la poupée : ) Vous désirez, Madame ?
Faisant les questions et les réponses.
– Je désire votre mari.
– Très original !
– J'ajoute qu'il me désire aussi.
– La loi de Clifton.
– Pardon ?
– La loi de Clifton. la loi des champs magnétiques : lorsqu'un corps aimanté dérivant dans l'espace rencontre un autre corps inversement proportionnel au carré de sa distance... Excusez-moi, j'essaie de « débanaliser » la situation.
– Parce que vous trouvez...
– D'une banalité à faire pleurer, Madame... (Sur le point de pleurer.) Tu ne vas pas te mettre à pleurer. Brigitte ?... Vous disiez, Madame ?
– Pierre et moi, nous ne pouvons plus vivre l'un sans l'autre; nous ne pouvons plus vivre sans ce désir, sans cette exaltation génésique5 de tout notre être. (S'arrêtant net et froidement.) « Exaltation génésique de tout notre être. » Je cite. C'est dans sa lettre. Tu parles d'un style !... (Reprenant avec lyrisme.) Oui, dis-je, sans cette exaltation génésique, biotique6 et apostolique7, les jours et les nuits tombent sur nous comme des peaux mortes ; Pierre et moi nous avons l'impression de nous enfoncer dans un désert...
– Un désert. Et moi-même je ne suis que du sable. Une statue de sable. Soufflez, chère Madame, Sultane des Sultanes, soufflez fort : vous allez me voir me désagréger. (Elle souffle.) Voilà, je n'existe plus... Une poignée de sable qui coule entre vos doigts... Je n'existe plus, Je n'ai jamais existé. J'ai fait semblant jusqu'à aujourd'hui. C'était pour rire. C'était... en vous attendant... En vous attendant, si vous le permettez, je vais mettre un peu de musique : la troisième sonate pour piano de Brejnev8.
Brigitte va jusqu'au pick'up et tire un disque.
Nous entendons les premières mesures de la troisième sonate pour piano de Brejnev. Sonnerie de la porte d'entrée.
C'est, pour Brigitte, comme si elle venait de recevoir une décharge électrique. Elle arrête la musique, remet précipitamment ses chaussures, avale le reste du gin, opère un dernier contrôle devant la glace, jette la poupée dans les coulisses, et va ouvrir.

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