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Couverture de Dans la forêt lointaine

Dans la forêt lointaine

de Gérard Watkins


Amar-
J'ai des sursauts parfois de sueurs froides, quand je pense que je pourrai rester dans ce manoir autour d'un cercle d'amis, et me dire que tout ne va pas si mal que ça, finalement, quand on aime l'art ou plutôt l'artisanat bien fait, qu'on collectionne les objets anciens, qu'on les regarde sur les étagères en regrettant le temps de la tradition, de la danse, de l'art de la table, du temps partagé, et en se disant finalement, quand je regarde de plus près mon entourage immédiat, où vaguement lointain, tout ne va pas si mal finalement. Tu es là, Lesinge ? Ce matin, j'ai vécu un traumatisme, tu as un moment ? Ce matin, j'ai fait un tour avec ma Lamborghini 48 soupapes, la vitesse me fait réfléchir à d'autres choses qu'à mon travail. J'ai pris les quais, tu ajoutes de l'eau à la vitesse, tu réfléchis encore mieux, et j'ai vu quelque chose sur la route devant moi, un reflet. Juste avant de heurter ce reflet, j'ai vu ce que c'était. Je n'ai pas eu le temps de freiner. C'était un couple d'oiseaux en train de faire l'amour, des mésanges. Je ne me suis pas arrêté tout de suite, je me suis arrêté plus loin à l'ombre des anciennes usines. J'ai pensé à ces oiseaux, et je ne me suis pas senti coupable. J'ai pensé que la vie, chaque moment de la vie, se devait de prendre forme, qu'une idée ne pouvait pas être une idée tant qu'elle n'avait pas pris une forme, mais pas n'importe quoi non plus comme forme. J'ai pensé qu'elle devait évoluer sous la forme d'une caresse, ou d'un geste, pendant l'acte d'amour. Je pense que c'est la seule manière de venger ces oiseaux, même si c'est moi qui les ai écrasés, parce que l'acte d'amour, c'est un acte inouï, et on voudrait le banaliser pour que tout le monde s'y sente à l'aise, alors qu'il ne faut pas s'y sentir à l'aise. On y est toujours à ça de la mort, si on n'était pas à ça de la mort, ces oiseaux seraient encore en vie. Et va savoir ce que c'est exactement qu'une idée. Je dis ça parce qu'en ce moment je pense beaucoup parce que je m'en veux beaucoup, mais cela n'a rien à voir avec des idées, ça. Tu m'entends, Lesinge ? Si tu t'en veux parce que tu as passé trop de temps à te coller devant un catalogue pour comparer les prix, si tu as laissé le discours commercial entrer quelque part, le discours du "et moi dans tout ça", où tu es comme le dernier des connards à te demander "combien ça coûte, mais si je fais le calcul, ça coûte moins que si ça coûte, parce que ça coûte de toute manière", eh bien, ce n'est pas la peine d'en faire un geste pendant l'acte d'amour parce que ce n'est pas une idée, c'est un réflexe. Le seul moyen d'y échapper, je viens de le trouver là, ce matin, c'est de faire naître une idée et de la glorifier pendant l'acte d'amour, qui est au centre, tu es d'accord avec moi, qui est au centre, et qu'il faut être bien con pour banaliser. Je me dis quand même, non, ces oiseaux ne sont pas morts en vain.

Lesinge-
Quand j'entends quelqu'un dramatiser, tu sais, je m'assieds en tailleur et je pense à autre chose, c'est dans ma nature. Je ne pense pas que la mort soit présente derrière l'acte d'amour. Je pense que tu as écrasé ces oiseaux parce que tu roulais trop vite, et que si tu roulais à vélo ou en rollers, tu réfléchirais aussi bien, et tu verrais mieux de quoi il s'agit réellement, tu verrais mieux le terrain de jeu qui s'offre à toi. C'est comme ça que les urbanistes ont conçu la chose et c'est comme ça que je l'ai toujours vue, un terrain de jeu initiatique, avec des états de chocs et des épiphanies gérées par des paramètres ultra ludiques. C'est sûr que si tu prends la voie express, les états de chocs ne sont pas salutaires du tout. Mais de la tour au parvis, de l'espace vert au périphérique, toutes ces lignes, toutes ces courbes forment un terrain de jeu. Dramatico-ludique, pur régal pour le joueur impénitent que je suis, pur régal.

AMAR, LESINGE, LE LIVRE DU CHANTIER

Jatayou-
Restons groupés, ne nous dispersons pas, petites brindilles folles, profitons du chez soi de chez eux. Mon idée du jour, la voilà, puisque nous sommes là pour débusquer de petites choses belles comme s'il en pleuvait, alors, belle, la mère qui tient ses sept enfants par les mains pour rentrer chez elle dans la montagne avec une lampe de poche. Entre eux, il y a le chemin, la terre, les cailloux, et l'ombre des branches qui fait peur au plus petit, le camion de soldats qui fait peur au plus grand, le niveau de la pile de la torche qui fait peur à la mère. Alors la mère se met à chanter et les enfants reprennent en chœur qu'est-ce que ça peut faire de ne pas avoir de voiture ? Peut-être que cette petite chose belle tu peux en faire un geste pendant l'acte d'amour, ou alors est-ce que je suis la seule à remarquer ce qui chante dans le cœur des hommes, depuis que nous sommes partis ? Vous vous enfermez comme partout, vous ne remarquez ni la vieille qui mâche, ni l'homme qui est entré dans la chapelle et qui a crié contre Dieu, qui l'a insulté, qui lui a demandé des comptes devant la vierge rose et bleue. Sous lui la mémoire de quatre mille Incas qui attendent d'être sacrifié, qui forment une chaîne autour de la terre pour se faire sacrifier au nom du Soleil, tout ça pour que leur descendants se retrouvent un jour sans souvenir, le visage brûlé par la douleur. Anesthésiés, comme un de nos vieux dont la vie dure depuis trop longtemps. C'est quand même beau, c'est quand même à chanter comment ils s'occupent de leurs vieux, vous en connaissez, vous, qui s'occupent de leurs vieux ? Ça me donne envie de danser, vous l'avez vue, au moins, la danse ? Vous avez vu au moins ce qu'ils offrent aux Dieux, le cadeau de la vie qu'ils reçoivent en retour, à force de vivre entre les deux mondes, à force de toucher du cœur les poignées de leur porte, de sentir la barque vaciller entre les deux rives, et l'envie de dire merci, surtout, qui se lit en long et en large. L'envie de reconnaître les cadeaux par milliers, d'enlever soigneusement les rubans et le papier et de le garder pour plus tard, pas de tout arracher brutalement en se demandant si la boutique va le reprendre, voilà le ticket de caisse au cas où. Ça je saurais le chanter, pas comme votre amour, impossible à chanter votre amour, moi, aussi je veux un double scotch. Qui c'est cet homme qui a un masque sur la tête ?

JATAYOU, LE LIVRE DE LA FORÊT

Maximilienne-
Tout doux, tout doux, avec moi, belle boîte noire. Si tu savais ce que j'ai fait la nuit dernière, tu ne dirais pas ça. Je venais de quitter Lesinge. Il a quelque chose derrière la tête, des intentions perverses. Il confond la perversité avec le talent, parlons en plus tard, j'aimerais bien connaître ton point de vue sur lui.

La boîte gémit.

La nuit dernière, j'ai pensé à tout ce qu'il pouvait y avoir d'animal dans les notions relatives. Tu sais, je suis là, je domine la situation, je me sens louve, et je les renifle, il y a des gens qui m'aiment bien. Je sens qu'ils m'aiment bien, qu'ils se disent " pas si mal que ça, finalement ", et le sens de leur vie gravite autour de ça. Domestique, mais pas qu'on oblige a être domestique, domestique par solitude, peur, amour, domestique, voilà. Et cela m'a inspirée. Je me suis mise à ressentir de l'intérieur ce que c'était que d'être une chienne. Je me suis demandé ce que j'allais faire, de cette chienne, la bercer, m'endormir avec, mais je me suis dit, non, quel gâchis, cette chienne, il faut la vivre debout. Je me suis levée. Je me suis collé la gueule au mobilier en levant des yeux humides et tristes, et je me suis sentie bien. J'ai senti qu'il était temps que je complique la tâche, que je me donne des objectifs de chienne. Je me suis agenouillée devant le frigo, j'ai couiné, j'ai attendu là une heure, deux heures, personne n'est venu, alors j'ai été gratter à une porte. La femme de chambre est arrivé. Elle s'est inquiétée, mais je me suis arrangée pour qu'elle ne s'inquiète pas trop, qu'elle me prenne en considération. Elle a très bien compris sommes toutes. Elle a ouvert le frigo et m'a servi une saucisse. Je lui ai sauté dessus, je l'ai léchée, elle a pris ça très bien, elle a pris ça pour un jeu érotique et j'ai failli arrêter tout de suite mais je me suis dit non, quel gâchis, elle a raison, c'est un jeu érotique. Les yeux de chien, c'est un jeu érotique. Je n'ai pas été plus loin, je lui ai juste léché les mains. Elle a été très tendre avec moi et elle m'a laissée dormir au pied de son lit. Je me suis rappelé que ce n'était pas la première fois que je m'étais laissé aller comme ça. À Singapour, dans la tour où j'ai fait mes débuts, il y avait une fontaine au rez-de-chaussée avec des poissons dedans. À cette époque, j'étais persuadée que j'étais une lionne. J'avais les cheveux en crinière. Le lion, c'était le symbole de la ville, de la réussite de la ville, mais pour moi, c'était le symbole de la chasse, à la tombée de la nuit. Je passais devant ces poissons, j'essayais de m'imaginer à leur place. Une nuit, je me suis enfermée dans cette tour et je me suis glissée dans le bassin avec eux. J'ai essayé de flotter sur le coté mais en vain. J'ai senti qu'il y avait quelque chose de radicalement hostile dans ce milieu là. Je suis sortie et je me suis allongée sur les dalles. Je me suis mise à sécher. J'ai compris que j'étais une baleine qui séchait sur une plage, que si je pouvais rester là à m'asphyxier tranquillement, des secrets, des secrets inouïs me parviendraient enfin, un chant lointain. Je me suis mise à faire des bulles, de l'écume me sortait de la bouche et chaque goutte, chaque goutte d'eau s'est vidée de mon sang. Je me suis asséché entièrement cette nuit-là, mais j'ai pu voir ce que voyaient les poissons ; j'ai pu le voir par manque. C'est étonnant, ce n'est pas toujours en incarnant qu'on se rend compte, on est toujours à cette lisière. C'est comme toi, tu es moi et tu es tous ceux que j'ai rencontrés, qu'est-ce que tu es finalement ? Qu'est-ce que tu as fait de moi depuis la dernière fois que je t'ai vu ?

MAXIMILIENNE, LE LIVRE DE LA FORET

Cynthia-
Je vais te répondre tout de suite parce que le silence déguisé en délicatesse, c'est un peu comme ça qu'on a tendance à faire vivre les femmes. Il n'y aura rien de tout ce que tu crois entre nous. Tu regardes quelqu'un qui est dans un cercle et qui a dessiné un autre cercle sur son ventre pour être bien sûre que de tous ces cercles naîtra une humanité extrême. Je veux bien me battre ici, à tes cotés, mais je te préviens, je ne vois pas l'intérêt d'un combat si ce qui se met en chantier n'est pas épris d'une humanité extrême.

L'échangeur-
Qu'est-ce que tu entends par humanité extrême ?

Cynthia-
Ça va te surprendre, parce que moi, ça me surprend toujours. Quand je me promène en ville, je me mets comme ça, dans cet état d'humanité extrême, et je me laisse surprendre. Je me mets à contempler une caissière, je ne sais pas pourquoi, ça doit être sa manière d'être là, d'être assise au centre du monde, de gérer le patrimoine au cœur de ce qui s'échange dans le monde. D'être assise là, de ne jamais pouvoir quitter cette place, et il faut que tu écoutes cela, elle m'attire, cette caissière. Il suffirait d'un rien pour que ma vie bascule, parce que ça me mets hors de moi qu'elle rentre seule, qu'elle rentre crevée, qu'elle se réchauffe un truc tout prêt, qu'elle va manger comme un écureuil. Elle va allumer le poste, il y aura moi en train de chanter, et si j'ai bien chanté, elle sentira que c'est pour elle, rien que pour elle, mais pour ça, il faudrait que j'émerge d'un halo. Que la lumière vienne petit à petit, qu'elle émerge d'un long silence. Alors qu'en réalité, parce qu'il y a bien une réalité, telle qu'elle va me voir, en réalité, je serai entourée par un amas de bêtises, par une foule invitée, inventée pour leur bêtise. Alors la caissière ne va rien recevoir du tout. C'est comme toi, tu viens me voir avec tes bouts de papiers pour me faire de l'effet, parce que tu en fais bien, des effets, tu as beau être sincère, mais tu ne fais que ça, des effets, alors que tu devrais naître après un long silence. Comme la lune. Tu devrais naître après un long, long silence comme la lune, et là enfin tu hurlerais, tu te débattrais, tu te précipiterais vers mon sein, et là, tu serais dans ce que j'appelle un état d'humanité extrême, tu comprends ?

CYNTHIA, L'ECHANGEUR, LE LIVRE DE LA GUERRE


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