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Accueil de « Tahoe »

Tahoe

mise en scène Sébastien Derrey

:Le diptyque

MANNEKIJN, sa pièce la plus à l’eau de rose selon l’auteur, est un théâtre de marionnettes vivant. Les clichés encombrent les têtes et collent les corps. S’y joue une description implacable de la violence de la domination, de son mécanisme. Au niveau moléculaire des mots on voit comment le langage devient instrument de la violence. Une deshumanisation est à l’œuvre. Malmenés, vulnérabilisés par la parole, les personnages ont des identités flottantes. Mots d’ordre, clichés, images publicitaires les recouvrent et rendent la perception de leurs vies très précaire. Derrière cette pellicule glacée perce pourtant la fragilité des corps et l’indéfini des vies.

Une mère rend visite à sa fille qui entretient une relation de couple très trouble avec un footballeur espagnol déchu. Cette ancienne star du football est l’objet de toutes ses curiosités. On ne le voit pas pendant longtemps. On l’attend. On l’imagine. Il n’apparaît que brièvement. Son apparition grotesque ébranle tout ce qu’on croyait établi. C’est un renversement. Quelque chose se trouble et notre regard en est contaminé.

Le néerlandais « mannekijn » a donné « mannequin ». L’étymologie dit : « petit homme », figure, « forme humaine », apparence, représentation de l’homme sous toutes ses formes, poupée, pantin, marionnette, statuette, figurine, avatar, point de jonction entre l’inanimé et l’animé, entre la chose et l’humain, entre le faux et le vrai.

MANNEKIJN a été créé en 2012 au Théâtre l’Échangeur – Avec l’aide de Ramdam/Lyon, du Centquatre/ Paris, d’Anis Gras /Arcueil - production Cie Migratori k. merado / avec le soutien de la DRAC (aide à la production) et d'ARCADI (aide à la reprise) / Le texte est publié aux éditions Quartett.

Dans TAHOE, les personnages ont pour nom les diminutifs des acteurs pour qui ils ont été écrits. Une succession de moments forment un récit elliptique librement inspiré des derniers jours de la vie d’Elvis Presley à Graceland, le manoir-mausolée où vivait « le King » entouré de sa cour. Mais on n’est pas obligé de s’attacher à cette référence. Ce qui compte ici, c’est moins les images telles quelles que leur force d’attraction et le jeu de regard qu’elles permettent d’instaurer avec le spectateur.

L’action se passe dans l’une des chambres de « la maison de la grâce ». Un lit grand et profond comme l’océan. Une salle de bains où l’on peut s’enfermer. On imagine autour un labyrinthe de pièces plus ou moins peuplé. On peut croiser des gens dans la propriété jusqu’aux abords du lac Tahoe. Les identités restent flottantes. On avance pas à pas. Voilà Freddy et Nath. L’intimité d’un couple. Kath pénètre cet espace clos. Sa fascination pour le pantin-roi (Freddy, star improbable) permet d’inventer, comme dans la reconstitution d’une scène symbolique, un semblant de distribution. Comme s’il suffisait que quelqu’un y croie pour que la fiction devienne réalité. Alors la vie arrive par improvisations successives. Vossier aime jouer avec ce que le spectateur peut reconnaître. Mais chez lui la sensation de « déjà vu » ne vaut que pour le moment où elle est contredite et troublée. Moment où le plus familier devient le plus étrange. La brèche ouverte alors laisse apparaître comme une blessure la domination des clichés sur les corps, dans les têtes, dans le langage. Quelque chose alors peut se décaler, gripper ou résister dans la machine. Un espace critique peut prendre forme. C’est ainsi que la lecture de MANNEKIJN nous a invitée à réagir au plateau, par une sorte de d’instinct de survie contre l’asphyxie. Nous avons choisi de nous engouffrer dans cet espace, qui est un espace de jeu, pour retrouver du mystère des vies et de la vulnérabilité des corps derrière les images. C’est ce même espace que nous allons continuer de creuser dans TAHOE, avec en plus la question de l’émotion.

MANNEKIJN nous entraîne avec des faux airs de vaudeville dans une zone trouble où on est suspendu entre violence glacée et burlesque. Mais TAHOE est un texte qui fait plus appel à l’émotion. Une émotion brute et directe qui lui donne des airs de mélo. Ce n’est pas vraiment un mélodrame, mais on y trouve des vrais moments mélodramatiques et des procédés qui visent à montrer l’émotion et à l’amplifier. Notamment par l’engagement dans le chant, afin sans doute, de réinvestir la parole et de l’écouter autrement. Le texte porte en son coeur la question dérangeante de l’émotion et de sa manipulation. En équilibre entre émotion transmise, spectacle de l’émotion et voyeurisme. C’est la question de la croyance au temps désenchanté où les rois solitaires, cyniques et dérisoires, ont perdu la capacité d’une écoute et d’une parole vivantes. Frédéric Vossier parle d’une sorte de « pourrissement du mélodrame », comme d’un coeur qui s’use.

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