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Cinq dramaticules

+ d'infos sur le texte de Samuel Beckett
mise en scène Jean Dautremay

:Présentation

Philomèle…
Quel drôle de nom pour un pinson, surtout quand c’est un rossignol (Luscinia megarhynchos).
Leur chant – apprend-on – est varié et réfléchi. On pourrait dire : « comme un texte de Beckett ».
Faut-il discuter longtemps, à ce propos, du sexe des bengalis (les petits oiseaux colorés, non les habitants du Bangladesh…) ? Non point, dirait Bertrand, dans Fragment de théâtre II, lequel annonce très bien la couleur : tu me ferais mourir si je vivais assez, dit-il à Morvan. J’entends non pas assez longtemps (c'est-à-dire suffisamment de temps dans la durée) mais assez de vie, c'est-à-dire une vie assez pleine, une vie suffisamment vivante pour pouvoir mourir.
Changement de ton. On a le sentiment très net que l’auteur des dramaticules ne craint ni coq-à-l’âne, ni pied de nez. Encore son humour s’apparente-t-il davantage à celui de Karl Valentin qu’à celui de Fernand Raynaud….
Malicieusement, en intitulant ces petites pièces d’un néologisme (dramaticules) Samuel Beckett ne songe certainement pas que leur brièveté (« pusse…fusse…Je m’en vais chercher le verbe et laisser tomber toutes ces conneries au milieu ») fasse considérer ces textes comme de moindre importance : on y verrait plutôt comme un condensé, une sorte de « substantificque moëlle », sous certains aspects de son écriture dramatique. D’autant qu’en réunissant ces cinq dramaticules, on permet de les dérouler dans un seul et même geste et presque, comme dirait l’auteur lui-même à propos de Cette fois, sans solution de continuité.
À travers différentes facettes d’exploration de la mémoire, notamment, c’est sans aucun doute et malgré peut-être ses réticences, une façon pour Beckett de scruter sa propre conscience. On dirait presque de se mettre lui-même à la question. Car, comme toujours chez lui, l’extrême minutie, voire le souci maniaque du moindre détail dans la description, s’accompagne d’une exploration mentale y compris de ses propres sentiments.
- J’allais dire : de son être . On se prend à penser alors que la vigoureuse et fascinante beauté de l’homme semble avoir traversé la vie comme la lame aiguë d’un couteau tranchant et comme figé pour l’éternité, telle une figure hiératique.
On pourrait même se dire que par mimétisme, les acteurs seraient peut-être tentés par une sorte d’immutabilité donnée une fois pour toute.
Et puis, on le voit bien, un geste, une main passant devant un visage, et l’on dirait que tout à coup, ce visage semble comme chiffonné, et qu’il se réfugie dans d’autres plis, non moins profonds et à leur tour inéluctables.
J’ai vu le cher visage et entendu les mots muets . Ainsi que serait la musique sans les silences…
Ainsi, dans la ponctualisation des éléments où la lumière joue au noir, et sans qu’il y ait contradiction, on doit sentir battre le cœur de ce morceau-là d’humanité, car il existe encore quelque part un peu de quelque chose, un peu de parole s’accroche encore quelque part.
Lieu des restes où jadis dans le noir de loin en loin luisait un reste. dit Beckett.
Citons pour exemple : « Rideau. Scène dans l’obscurité…
Légère baisse de l’éclairage…
Les yeux se ferment, légère baisse de l’éclairage…
L’éclairage s’éteint lentement…
Faible lumière diffuse…
….Globe blanc, grandeur crâne, faiblement éclairé…
Peu avant la fin de la parole, la lampe commence à baisser…
Lampe éteinte. Silence.
…. A peine visibles dans la lumière diffuse…
Faible lumière dans la chambre. D’où mystère.
Noire vastitude où rien ne bouge…
L’allumette s’éteint…
Noire vastitude. Rien qui bouge...
… Mon ombre te consolera...
… Sa vieille terreur de la nuit le ressaisit...
…Eteindre lentement l’éclairage…»

« Comment finir ? » diraient nos acolytes de Fragment .
Certes, mais finir quoi ?
Ou plutôt c’est la fin de qui ou de quoi ?
(C’est sans doute Beckett lui-même qui donne la réponse dans Pour finir encore … « Qui sait une fin encore sous un ciel même noir sans nuages elle terre et ciel d’une fin dernière si jamais il devait y en avoir une s’il le fallait absolument»).

Jean Dautremay


Paroles d’acteurs

Beckett fait partie de mes deux ou trois auteurs préférés avec Molière et Tchekhov. J’ai eu la chance de jouer deux fois cet auteur grâce à « Fin de partie » et « En attendant Godot ». Je retrouve le même plaisir à dire tous ses textes.
La petite pièce Cette fois me rappelle, par son écriture, le monologue de Lucky de En attendant Godot, texte où il n’y avait aucune ponctuation. L’écriture de Cette fois me fait penser à un train avec des wagons qui sont des tout petits bouts de phrase, et tout à coup, il y a un mot qui relie ces phrases et toute la question est de savoir où mettre la respiration. Ce qui est totalement le contraire de Fin de partie où tout est noté : les temps, les respirations, les mouvements. Car en effet, très souvent, Beckett est d’une grande précision.
Le travail que nous avons dû effectuer, Jean et moi, consistait à trouver le rythme, les émotions et les respirations : les clefs pour pouvoir techniquement dire le texte tout en sachant que dans tout cela, il n’y a rien à comprendre…
« Comprenne qui pourra » (Quoi où, Beckett).

Michel Robin

Il n’y a pas de personnage. C’est un récitant qui dit le texte, Solo. Il pourrait seulement le lire à haute voix, à la lumière d’une lampe, assis à une table. Mais rien n’empêche non plus de penser qu’il raconte sa propre histoire, ou qu’il a bien connu celui dont il décrit le périple, chaque nuit, entre silence et immobilité. Ou qu’il est tombé sur ce texte par hasard, égaré n’importe où.
L’acteur n’en sait rien. Il ne le connaît pas. Il n’a rien à quoi s’identifier. Sinon à cette langue : Beckett. Elle devient la sienne à mesure qu’il l’apprend. Quand il la saura, il pourra l’offrir à qui voudra l’entendre, portée par sa voix à lui, l’acteur, sa phonation, son silence et son bruit.

Jean-Baptiste Malartre

Travailler et répéter cinq courtes pièces de Beckett, c’est…
- Ardu ?
- Non, c’est…
- Laborieux ?
- Non, c’est…
- Périlleux ?
- Non, c’est…
- Vertigineux ?
- Non, c’est…
- Ennuyeux ?
- Non, c’est…
- Fastidieux ?
- Non, c’est…
- Émouvant ?
- Non, c’est…
- Passionnant ?
- Non, c’est…
- Bouleversant ?
- Non, c’est…
- Non, c’est une bande de garnements qui se demande : « Que foutait Dieu avant la création ? »
- Et alors ?
Alors on continue.

Alain Lenglet

Jean Dautremay nous regarde et nous écoute : fidèle à ce que dit le personnage comme à ce que Samuel Beckett dit quand il prend un temps.
Le danger serait que, persuadés d’être fidèles, nous devenions des dévots. Par exemple, si pour tel passage particulièrement poétique, nous appuyant sur une photo d’une représentation antérieure, nous nous persuadons d’entrer dans une sorte de rêverie de nostalgie dite « romantique », alors Jean Dautremay débusque le risque du « convenu » . Ne vaudrait-il pas mieux que le personnage, s’écoutant parler comme un professeur, fier de « mettre le ton »se lance dans une emphase susceptible de faire sourire ses élèves ? C’est alors que nous risquons d’être au plus proche de Beckett, clown comme malgré lui imperturbable.
A contrario, si Jean se lance dans une digression scénographique pour le final, c’est lui-même qui constate que Samuel Beckett avait eu raison, petit croquis à l’appui de prévoir un ring de trois mètres sur deux.
Oui. Jean Dautremay, en homme de théâtre et en musicien a le don de regard, d’écoute et de réflexion.

Pierre Vial

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