Ne plus afficher cette publicité - Je m'abonne - Je suis abonné(e)
Accueil de « Trois femmes descendent vers la mer »

Trois femmes descendent vers la mer

mise en scène Thierry Chantrel

:Présentation

NOTE DE L’AUTEUR

Comment une vie bascule l'espace d'une journée ?

Prenons trois femmes : la plus jeune a une quinzaine d'années, la plus âgée a dépassé la soixantaine, et mettons-les sur une barque au fil de l'eau. La situation de départ de la pièce a quelque chose de cocasse voire d'irréel. Ce qui va advenir d'elles, personne ne le saura exactement, ce sont bien les circonstances qui les ont amené jusqu'ici qui font l'histoire, qui font la pièce.

Comment une vie bascule l'espace d'une journée ?

Tout a commencé hier matin, Adèle était encore au lit à coté de son mari, ses enfants dormaient, la vie coulait… Louise s'apprêtait à passer une journée de plus près de ce vieux monsieur, ce compagnon de toujours… La Proue, sœur cadette d'Adèle, se réveillait dans cet hôpital devenu sa maison depuis quelques années… Rien n'annonçait la tempête qui allait suivre, ce point de non-retour qui fait que des vies anonymes changent subitement de cap.

" Trois femmes descendent vers la mer " peut se lire comme un petit roman à trois voix, mais c'est bien pour la scène qu'il a été écrit, pour que l'intimité de ces personnages soit partagée avec le public. Car il s'agit bien de cela, donner à entendre de l'intérieur les mécaniques qui nous font agir et réagir d'une façon tout à fait incontrôlée en apparence. L'histoire d'Adèle, Louise et de La Proue pourrait trouver sa place dans un fait divers, dans une chronique policière. Nous lirions dans les journaux ce qui s'est passé, on pourrait faire un gros tirage… Il s'agit de criminelles ! La pièce nous propose d'aller plus loin : nous faire entendre les dessous de l'histoire. Et même s'il y a crime, cela n'exclut pas la drôlerie… qui va si bien au théâtre.

Trois portraits de femmes à trois âges de la vie, mais une seule histoire, celle de femmes qui luttent pour continuer à garder la tête haute.

Gilles Granouillet


INTENTIONS DE MISE EN SCENE

Avancer en âge, se regarder de temps en temps dans la glace, lucidement, sans complaisance et se dire: "Ca va!"Etre en accord", dedans et en dehors de soi, bien dans sa tête, bien dans son corps! Avancer vers la Grande Issue et tout faire pour ne rien regretter...
Mais le voyage vers le Grand Calme se fait souvent dans l'effort, la résolution violente de profonds désaccords. On s'installe à son insu dans quelque chose dont on ne sait pas encore tout à fait que cela ne nous conviendra absolument pas!

Et l'on s'y vautre, on s'y enlise, on s'y noie! Alors, un jour, les liens sociaux, culturels, intimes sont si gros, si tendus. Il faut larguer les amarres, mais on a tellement attendu qu'elles sont comme la corde d'un arc. Et on tranche d'un seul coup ce qui nous retient et ça fait comme un grand coup de fouet dans l'eau...Il faudra qu'elle retrouve son calme, sa surface lisse pour qu'on puisse à nouveau se regarder dedans, comme dans un miroir, et dire à son reflet: "Ca va!".

La proue, Adèle et Louise, chacune à leur manière, ont largué les amarres. Elles ont taillés dedans, elles ont lâché d'un seul coup ! ET maintenant que l'eau s'est déridée, elles peuvent entreprendre, à bord de leur petite embarcation un voyage vers la paix intérieure.

Une petite barque, en bois, un tout petit endroit pour de bien grandes confessions. Et, à l'arrivée (quelle arrivée?), pourront-elles vraiment se dire "ça va!"? Les trois comédiennes seront en permanence à la recherche de cet équilibre fragile, personnel qui fait que ce qui parait insensé pour l'un est absolument justifié pour l'autre. Sur cette barque, tout est normal. Cette histoire de criminelles n'est pas une histoire policière. Il n'y a pas d'autre suspense que de savoir si, au bout du compte et des actes, elles ne se sentent pas vraiment "bien" pour la première fois de leur vie.

Ce n'est pas la première fois que je donne, sur scène, la parole à des femmes. Avec Soeurs secrètes, de Philippe Sabres, il y avait déjà cette urgence à se sentir bien. C'était aussi un homme qui en était l'auteur. Quand les hommes donnent la parole aux femmes, ce n'est pas pour qu'elles nous ménagent!

Thierry Chantrel


LES PERSONNAGES

Trois femmes descendent vers la mer.
Trois femmes, une jeune femme, une femme, une vieille femme.
Elles ne discutent pas. Elles ne se taisent pas.
Elles se racontent.
Elles font le point. Elles voguent.

Louise:
Elle va vers la mer. Elle a beaucoup vécu. Elle ne comprend pas bien ce qu’elle a vécu. Son existence est quelque part; loin; derrière elle. Elle a perdu son homme, tout à l’heure. Elle l’a laissé sur la rive. Elle est en route vers la sérénité. Elle rame vers le bout de sa vie.

« Quelque chose comme ça ne m'est jamais arrivé. Voyager, toute une nuit au fil de l'eau ne m'est jamais arrivée et je n'ai jamais parlé à des assassins.
Cet après midi j'étais sur un banc, le banc du parc. Je suis là maintenant sur une barque. Je sais que le moindre petit incident chagrine les vieilles mais là…sous cette lune maigre comme une ficelle, mal assise avec deux inconnues... Sur mon banc, dans le parc, je suis confortable. En face, deux cèdres centenaires et puis d'autres arbres plus petits au bout de la pelouse. A ma gauche, il y a un homme assez vieux. C'est mon mari. Le soleil se couche derrière les cèdres, on pourrait dire dans la rivière en quelque sorte. Quand il sera couché nous rentrerons. Un peu avant. Si nous attendons qu'il soit couché les derniers mètres jusqu'à la maison se font dans le noir. Mon mari l'a remarqué alors nous rentrons un peu plus tôt. A notre âge, nous craignons d'être surpris. Comme si la nuit qui tombe était une surprise. Mais le jeu consiste à faire en sorte que rien ne se passe qui n'ait été envisagé. Voir arriver la chose. Trouver la bonne épuisette pour que la chose tombe dedans. Prier pour que tour se passe bien. Une fois la chose dans l'épuisette ranger le tout et fermer à clef ! »

Adèle:
Elle va vers la mer. Elle a déjà trop vécu. Elle ne comprend pas bien ce qu’elle a vécu. Elle n’en peut plus. Elle s’est épuisée de mari, d’enfants. Son existence est quelque part; loin; derrière elle. Elle a quitté un homme; va en tuer un autre; et des enfants, dont un tout petit qui ne pleurera plus jamais. Ils sont au loin comme une blessure ancienne. Elle avale une grande bouffée d’air. Elle rame vers sa liberté.

« Alors je claque la porte, je traverse le jardin, je vois tout, comme on voit les choses pour la dernière fois. Les vélos des enfants, le cerisier du japon, l'herbe blanchie par la nuit et ce portail lourd comme une enclume, j'avais poncé ses barreaux un par un avant qu'il ne le repeigne en noir. Je vois mais je ne ressens pas, je ne pense à rien. Je cours dans la rue, les gens me regardent, je cours, j'ai le temps pourquoi je cours ? Le petit s'est fait mal je l'ai entendu sur le carrelage, pourquoi je cours, je ne pourrai pas revenir, jamais, pourquoi je cours? La voiture ! Il faut que je la trouve. Une voisine s'avance, elle sourit, elle me parle, je lève la main sur elle, juste la main en l'air, sans bouger avec une tête de folle. Elle s'éloigne en trottinant, elle trébuche, se relève. La voiture ! La voilà, enfin la voiture ! J'ai les clefs, j'ai la voiture j'ai tout ! Mais pour aller où ?
Pour te voir, la proue, même si c'est pas dimanche, même si on est jeudi. »

La Proue:
Elle va vers la mer. Elle respire artificiellement. Alors, elle prend l’air pour en avaler de grandes goulées. Elle a peu vécu, mais elle en sait beaucoup sur la vie. Sur elle-même aussi. Elle est lucide. Elle a regardé un homme mourir. Elle en sourit.
Et elle rame dans sa tête, avec vigueur, loin vers le large.

« Moi aussi j'ai envie de rire, Adèle. Depuis que mes petits seins sont pris là dedans tout le monde chuchote autour de moi, je me crois à l'église. Tout le temps à l'église et moi j'ai envie de rire ! Des fois je leur dis zob. Je prends ma voix la plus douce, la plus suave. Zob ! Ils me regardent, ils ont entendus, ils sont furieux et à la fois ils hésitent…alors je mets mes yeux d'épagneul, Lucifer sous les traits de blanche neige: "Pourquoi vous me regardez comme ça ? Je vous fais pitié ?" C'est gagné, c'est dans la poche, il n'y en a pas un pour me faire répéter !
Zob Mémé, Zob ! J'ai envie de rire, je peux crier, c'est tellement grand, c'est l'aube la plus belle de ma vie. »

imprimer en PDF - Télécharger en PDF

Ces fonctionnalités sont réservées aux abonnés
Déjà abonné, Je suis abonné(e) Voir un exemple Je m'abonne

Ces documents sont à votre disposition pour un usage privé.
Si vous souhaitez utiliser des contenus, vous devez prendre contact avec la structure ou l'auteur qui a mis à disposition le document pour en vérifier les conditions d'utilisation.