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Prologue

mise en scène Muriel Pascal

:Présentation

LE TEXTE

POURQUOI LE CHOIX DE PROLOGUE

Le travail autour de « Prologue » ne se résume pas à monter un spectacle, il s’agit d’une longue préparation, d’un long compagnonnage avec l’auteur. Voilà plus de cinq ans que l’envie de monter ce récit est enfouie dans la conscience de Muriel PASCAL. Cinq années de maturité nécessaire. Cinq années de communion avec le texte de Bernard-Marie KOLTES et toujours ce désir latent qui raisonne dans la tête. Ce désir que l’on sent, que l’on ne peut pas ignorer car sans cesse resurgissant. Un désir qui de lecture en lecture se décuple, grandit avec force et rage jusqu'à ce que l’esprit n’en puisse plus tant il est présent, tant il est submergé par cette envie, cette volonté et ce besoin de créer. Jusqu’à ce que cette envie finisse par déborder de soi, s’évacuer après avoir été lentement apprivoisée, nourrie et convoitée pour enfin oser timidement s’annoncer.

«  Les motivations qui me poussèrent à écrire cette pièce étaient si nombreuses qu’elles finirent par constituer la principale difficulté à l’écrire».

Cette citation de KOLTES évoque au plus haut point l’émotion que l’on peut ressentir à la création d’un travail qui tient à cœur. Comme le dit BAUDELAIRE, il y a des correspondances, des odeurs, des couleurs qui ramènent complètement à une sensation pouvant être brusquement concrétisée par une parole. Cette parole s’avère être celle de BKOLTES. Une manière de dire qui expose une blessure intime. Une solitude profonde de l’être qui trouve son écho dans l’Autre à qui il dévoile ses secrets. L’Autre les entend et lui en donne de nouveaux à entendre.

Pareil à l’assemblage d’un miroir brisé, les multiples fragments éclatés se réunissent sous les témoignages de deux personnages : un homme et une femme. Deux milieux opposés : un ethnologue, une prostituée. Deux histoires indépendantes dites par deux voix qui racontent, témoignent des divers aspects de la vie d’un personnage : Mann.

Bernard Marie KOLTES est un personnage que l’on ne présente plus tant sa renommée fait l’unanimité. Ses pièces sont montées et remontées. Les différentes mises en scène proposent en permanence de nouvelles lectures de ses œuvres dévoilant ainsi la richesse de son écriture. Une parole insatiable, sans arrêt manipulée où les mots éclatent en des sens qui varient selon qui l’interprète, faisant naître de nouveaux horizons. Un terrain de jeu aux accès multiples, arpenté de toute part par les grands enfants de ce monde, qui est le théâtre. Des textes connus et reconnus tels que La nuit juste avant les forêt, Quai ouest, Dans la solitude des champs de cotons, Retour au désert, Combats de nègre et de chiens, Roberto Zucco … font ainsi l’objet de représentations sans qu’aucun ne s’en lasse jamais, et pour cause… Cependant, il en est un qui semble n’avoir jamais suscité l’attention sur son univers. Sans doute est-ce parce qu’il s’agit d’un roman.

QU’EST CE QUE PROLOGUE  ?

« Prologue » n’est pas une pièce de théâtre. Son auteur ne l'a pas mentionné comme telle … Et pourtant... Sa construction dans le récit, le soliloque, est non sans rappeler le locuteur de La nuit juste avant les forêts ou encore cette absence de véritable dialogue où l’autre ne répond pas comme dans Quai ouest, ainsi que Dans la solitude des champs de cotons qui est une succession d’échanges sans réponses comme un dialogue où la parole de chacun est une parole d’attente. « Prologue » a une structure qui ressemble le plus à ce dernier exemple.

Ce récit semble avoir été écrit pour être joué. Il est une mélopée universelle à deux voix, un dialogue qui se chevauche… Une variation sur un même thème : l’humanité.

 « Prologue » : un faux roman ? Ce texte nous touche car il incite au respect envers l’Autre, à la tolérance, à l’écoute de la différence. Il en dégage une émotivité, un hymne à l’acceptation et à la protection de l’Autre.

VERS UN TEXTE KOLTESIEN
MISE À NU DE LA FABLE

« Prologue » est l’histoire de la chute de Mann dans le monde. C’est le témoignage de l’histoire de la vie de Mann : son éducation auprès d’Ali, père nourricier, masseur et gardien du Vieil Hammam de la rue de Tombouctou et plus tard auprès de la prostituée : la Cocotte de Babylone. Les différentes facettes de la vie d’un homme, de Mann, sont racontées par les témoins de cette vie. Ali ne raconte rien. Toute la vie que Mann vécut auprès d’Ali est rapportée par un ethnologue qui s’intéressait en premier lieu à Ali. Le reste de la vie de Mann est rapporté par la Cocotte chez qui il se retrouve après avoir quitté le hammam de la rue de Tombouctou.

« Prologue » est comme une mémoire porteuse de l’histoire de l’Homme, de Mann. Ce récit est un parcours d’identité. Il est un appel à la conscience de soi et de l’Autre. Il se questionne sur la trace de l’origine, il engage au bouche à oreille, invite à l’oralité : faire vivre l’histoire de sa descendance, sa filiation. « Il est dit que l’on doit commencer le récit de l’histoire d’un homme par celui de l’histoire de son père ». Comme Ali, gardien du vieil hammam de la rue de Tombouctou, transmet l’histoire de son passé à Mann, l’ethnologue et la prostituée intercèdent ce récit d’Ali et Mann au public.

DIFFERENTES SEQUENCES DANS LE RECIT

Une des caractéristiques chez KOLTES, est que le début de chaque pièce s’inscrit dans un temps déjà là. Ici, il est question d’un témoignage. D’une vérité : celle de la chute de Mann dans le monde, son accueil, sa trajectoire. Le récit commence ainsi :

« Dès lors et pour un temps, cette tristesse dont on parlera eut un nom propre, celui de l’homme dont la nuit, là, tout Babylone devinait, sans oser le regarder carrément, sous l’arbre, le corps recroquevillé ; et, avec leur goût baroque pour les majuscules, ils nommèrent aussi la nuit elle-même : la Nuit triste ; et encore, le tilleul au milieu du boulevard : l’Arbre de la Nuit triste ; et ainsi de suite. »

Les premières phrases sont dites par l’ethnologue. D’entrée de jeu il prend le public à partie : cette tristesse dont on parlera. Il est là pour raconter l’histoire de Mann, à l’image du conteur, il rapporte ce dont il à été témoin : il est dit que

En parallèle, s’ensuit la parole de la Cocotte, qui énonce la vie de Nécata. Ainsi, tout au long du récit vont se juxtaposer les paroles de l’ethnologue et celles de la Cocotte. Deux histoires parallèles qui se mélangent, s’entrecoupent, se lient étroitement jusqu’à n’en former qu’une seule.

« Prologue » est composé de plusieurs chapitres. Chaque chapitre, dix-neuf au total, est titré. Ils sont distribués aux deux protagonistes témoins de la vie de Mann. Les titres sont évocateurs des séquences du récit, il s’agit du :

Nom de l’Homme : prologue du Prologue énoncé par l’ethnologue. Son nombril : la filiation du père au fils dit par l’ethnologue.
Les calculs bizarres du destin : évocation de Mann dit par la Cocotte.
Accouchement de l’homme : naissance de Mann, mort de Nécata dit par la Cocotte.
Immobilité de l’aventurier : disparition de Mann dit par l’ethnologue. Confraternité de l’ange et de la cocotte : évocation de Nécata dit par la Cocotte.
Mann et son éternité : Ali et la mort dit par l’ethnologue.
A propos du massage thérapeutique ou décoratif : le rapport d’Ali avec ses clients dit par l’ethnologue.
Mais ce camion, traverse t-il de nombreux pays et même un désert, ou s’arrête-t-il en banlieue ? : la transe d’Ali dit par l’ethnologue.
Eloge de l’Encyclopédia Universalis : une passion, éducation de Mann dit par la Cocotte.
Une forêt originelle : accouchement de Nécata au hammam dit par l’ethnologue.
Les mains froides : caractéristiques de la race de Mann dit par l’ethnologue.
Les parfums de la puberté : description de l’accueil des cosaques dit par la Cocotte.
Babylone : métaphore des amours des cosaques dit par la Cocotte. Action des acides aminés sur cette tristesse : vantardise culinaire de la Cocotte.
Ali père nourricier : la corruption de Mann rapporté par l’ethnologue.
Ceci : rôle de Nécata chez la Cocotte, et rancœur envers Mann dit par la cocotte.
Nom de la maternité : rite sacré de la mort de Nécata dit par la Cocotte.
Le triomphe du Bongo : hymne au battement éternel du bongo d’Ali dit par l’ethnologue.

APPROCHE D’ENSEMBLE

Les personnages, il s’agit donc de deux narrateurs : l’ethnologue et la Cocotte.

L’ethnologue : nous ne connaissons pas son nom. Il n’a pas d’identité. Il aime Ali, a appris le langage du bongo qui est le langage d’Ali. Il est respectueux des valeurs humaines. Il a mené une enquête sur la population de Tombouctou et le quartier de Babylone.
La Cocotte : amoureuse des mots et passionnée de l’Encyclopeadia Universalis. Elle était la prostituée la plus raffinée, la plus sophistiquée, la plus chère et la plus respectée de tout Babylone et de tout les cosaques. On ne connaît pas son nom.

A eux deux ils peignent le tableau de la vie de trois autres personnages: Ali, masseur et gardien du Vieil Hammam de la rue de Tombouctou et de son inséparable bongo par lequel il s’exprime. Ali n’a pas d’âge, il a traversé toutes les époques. Il a une phobie : le feu. Mann est baptisé ainsi par la douce voix d’une Américaine de passage dans la rue de Tombouctou. A douze ans, il quitte Ali et part pour trois ans chez la Cocotte. Nécata, mère de Mann est l’employée de la Cocotte. Elle est baptisée ainsi à sa mort parce qu’il fallait bien lui donner un nom…

Seuls les personnages évoqués par l’ethnologue et la Cocotte sont nommés : Ali, Mann et Nécata.


VERS UNE MISE EN ACTE

« Mon plus grand plaisir est de voir les acteurs se saisir d’un personnage, de les entendre en parler, d’écouter leurs questions, toujours inattendues. Les personnages changent entre les mains des acteurs, c’est très beau»
Bernard Marie KOLTES.

HISTORIQUE DU METTEUR EN SCENE

Il s’agit de Muriel PASCAL. Son parcours artistique démarre au collège, au lycée, puis à la Faculté Paul VALERY où elle rencontre Jacques BIOULES, directeur du Théâtre du Hangar, pour lequel elle joue dans les pièces Rideau et La Vedette aux cotés de David AYALA.

C'est à ce moment qu'elle rencontre Juliette MOUCHONNAT, comédienne aussi sur les créations de Jacques BIOULES. Les Bonnes de Jean GENET, mise en scène par Stephane GILETTA, sur une idée de J. BIOULES rassemble de nouveaux les deux comédiennes. L'année suivante elles créent leur compagnie: « Le P'tit Atelier 3 » avec la complicité d'Evelyne TORROGLOSA.

Comédienne pendant cinq années pour la compagnie « Le P’tit Atelier 3 », elle participe sur le plateau à la création des pièces : Fando et Lis de Fernando ARRABAL, Lulu de Franck WEDEKIND, Récits de Femmes de Franca RAME et Dario FO, Petits souvenirs en prose … et puis s’en vont de Rainer Maria RILKE dans lesquelles elle modèle ses différents personnages.

Toutes ces expériences marquent donc une participation fondamentale, propre à chaque comédien, afin d’évoluer ensemble autour d’un projet. L’apport des différences, l’enrichissement mutuel ont pour conséquence la création. Seul Récits de Femmes de Dario FO signera officiellement une collaboration artistique concernant la mise en scène. D'autre part, son besoin de faire partager la poésie se concrétise avec une commande de la mairie de Montpellier à l'occasion de la première édition de " Montpellier Quartiers Libres ". La proposition de travailler autour des " Cahiers de Malte Laurids Brigge " de R.M. RILKE donne lieu à la création de Petits souvenirs en prose ... et puis s'en vont, jouée au théâtre Jean VILAR.

Son envie de mette en scène est survenue à la suite de la lecture de Prologue, il y à cinq ans. Cette lecture est le ricochet d’une pierre majeure dans l’apprentissage de son art puisqu’elle a été prise dans les fondations de son mémoire d’Etudes Théâtrales à l'issue duquel elle a obtenu son diplôme de maîtrise en 20001.

Son directeur de mémoire était alors Gérard LIEBER, professeur et dramaturge sur diverses créations de Jacques NICHET. Il s’agissait d’une étude de mise en scène de Kristian FREDRICK sur un texte de Bernard Marie KOLTES : La nuit juste avant les forêts. Les chemins de son mémoire l’ont conduite à l’apprentissage de la langue de KOLTES, à l’élaboration et au fonctionnement d’une mise en scène ainsi qu’à l’évolution des différentes aspérités du jeu du comédien qui n’était autre que Denis LAVANT.Une expérience riche en soi puisque très démonstrative de la finalité de l’art théâtral.

Dès lors « Prologue » ne la quitte plus et l’envie de le faire partager se fait de plus en plus ressentir. Le désir de faire entendre ce récit, cette sensibilité de l’âme, ce mythe qui engendre l’Homme, est prêt à éclore.

« Prologue » est la première création de la Cie L’Estaminet fondée en Octobre 2005 à Montpellier.

LES COMEDIENS

C’est en voyant « Dans la solitude des champs de coton » de B. M. KOLTES, mis en scène par Sébastien LAGORD, au Conservatoire d’Art Dramatique de Montpellier, qu’une évidence la frappa : le comédien qui interprétait le dealer s’imposait pour le personnage de l’ethnologue. Sa rencontre avec Babacar M'BAYE FALL confirme son intuition. Bernard Marie KOLTES est un auteur qui lui est cher et qu’il lit fréquemment. Une même émotivité le concernant les anime, la sensibilité demeure. Le choix du comédien est très important, il n’est pas dû au hasard. Babacar M'BAYE FALL ressent l’écriture de KOLTES. Il la respecte et la sert avec talent. Sa négritude trouve un écho avec les personnages dans l’œuvre de KOLTES.

KOLTES porte un grand intérêt au monde Noir. Certains de ses personnages sont des exilés, des immigrés, des Arabes ou des Noirs, des Africains le plus souvent : Alboury de Combat de nègre et de chiens, Abad de Quai ouest, le grand parachutiste noir dans Le retour au désert ou encore le dealer de Dans la solitude des champs de coton. Des Noirs, KOTES dit :

« Il me semble qu’ils seront inévitablement présent, jusqu’à la fin, dans tout ce que j’écris. Me demander d’écrire une pièce, ou un roman, sans qu’il y en ait au moins un, même tout petit, même caché derrière un réverbère, ce serait comme de demander à un photographe de prendre une photo sans lumière ».

Ces personnages viennent remettre en cause l’ordre des choses, ils sont porteurs de vérités et d’ouverture. Ils nous replacent à l’échelle du monde, loin du confort, ouverts à l’échange, propres à la vérité, libres pour la création. KOLTES aime l’Autre, l’Africain. Et il déteste avec autant de force les occidentaux, éprouve du dégoût pour le conformisme.

« Je hais l’esprit Français. Je hais le Français moyen. Ca, je supporte pas… Ni les bourgeois Français d’ailleurs. De toute façon, j’avais besoin d’aller en Afrique pour écrire tout, n’importe quoi… parce que pour moi l’Afrique c’est une découverte essentielle ! Essentielle pour tout !... pour tout parce que c’est un continent perdu. Absolument condamné. Et puis il y a un degré de souffrance… »

Dans « Prologue » l’ethnologue raconte une histoire : celle de Ali et de Mann. Sa façon d’amorcer les faits rappelle celle d’un conteur :

«  Il est dit que l’on doit commencer le récit de l’histoire d’un homme par celui de l’histoire de son père… »

Le conteur transmet l’histoire de l’origine. Il est la mémoire du patrimoine. En Afrique noire, il est le griot, un poète musicien ambulant, dépositaire de la culture orale. A la fois objet de crainte et de mépris. Babacar M'BAYE FALL est une essence de cette Afrique tant aimée par l’auteur. La façon de dire du comédien met véritablement en valeur le langage de Koltès. Il le colore, l’habite par la voix, les dents, les yeux et tout son être physique et spirituel. Il répond au texte.

Babacar M'BAYE FALL sort du conservatoire d'Art Dramatique de Montpellier en 2003. Il joue dans les pièces de plusieurs metteurs en scènes:
Jean Claude FALL: La Décision-Mauser de Berthold BRECHT et Heiner MULLER en 2002, Clandestins de Emmanuel DARLEY en 2003, Famille d'artistes et autres portraits de Alfredo ARIAS et Kado KOSTZER en 2005. Georges LAVAUDANT: El Pélélé de J. C. BAILLY, en 2003, La Rose & la Hache d'après Richard III, en 2005. Moïse TOURE: Hommage à L. S. SENGHOR et Retour du MALI en 2003.

Pour le rôle de la cocotte, prostituée de luxe du boulevard de Babylone, à force de lecture, Muriel PASCAL s’en imprègne, l’imagine et ceci à pour conséquence que ses recherches deviennent de plus en plus précises, déterminées et exigeantes. L’envie, le besoin de communier, de faire partager cette poésie est si forte, si flagrante qu’elle finit par se l’avouer et stoppe ses recherches, elle sera la cocotte. La présence de ces deux comédiens suffirait pour la création de Prologue, car il s’agit d’un texte à deux voix. Cependant le projet de mise en scène en inclut deux autres :le premier tout d’abord trouve son inspiration dans le premier chapitre du texte, intitulé par l’auteur : Nom de l’Homme qui est initialement attribué à l’ethnologue.

Après relecture, il apparaît qu’il a des aspects de prologue. Ce pourrait donc être le prologue de « Prologue » dit par une tierce personne,comme une mise en bouche, une mignardise pour mettre en appétit. Ce parti pris n’enlève rien à la compréhension du récit. Aucun élément de l’écriture n’empêche cela. Il s’agit d’une porte ouverte, d’une entrée en matière tout à fait plausible qui ne relève pas de la fantaisie. Ce personnage est très important car il ouvre la pièce.

Sa présence ne sera pas physique sur le plateau, seule sa voix sera portée sur scène. Elle sortira d’un petit transistor placé sur le plateau. Ce qu’annonce sa voix deviendra le déclic de tout l’engrenage qui suivra. Elle éveille au langage, au partage de témoignages : celui de l’ethnologue et de la cocotte. Elle est la braise qui brûle les langues et les force à se dénouer, à s’enflammer.

Cette voix est celle de Denis LAVANT. La rencontre de Denis LAVANT et Muriel PASCAL s’est faite autour du mémoire de cette dernière. Une rencontre professionnelle au départ qui se fraternisera par la suite. Le lien premier est Bernard Marie KOLTES : La nuit juste avant les forêts et Dans la solitude des champs de coton dans lesquelles il joue aux côtés de Serge MERLIN et en reprise avec Bernard BALLET. L’année passée ensemble pour la tournée de « La nuit juste avant les forêts » fait naître une complicité entre les deux comédiens autour de l’œuvre de Bernard Marie KOLTES.

En ce qui concerne la présence d’ Evelyne TORROGLOSA, la quatrième et dernière comédienne du projet, son personnage a lui aussi été inventé. Evelyne TORROGLOSA était aussi une comédienne de la compagnie du « P'tit Atelier 3 ». Ses différents rôles dans les créations sont majeurs : elle est tour à tour Lis dans Fando et Lis , Lulu dans Lulu… Sa présence est enrichissante, elle apporte beaucoup sur une création et est une véritable valeur humaine.

Son personnage serait muet : une jeune femme de la rue qui n’aurait rien à voir avec une prostituée, qui gagne sa vie en vendant ce qu’elle peut, exposant ainsi aux passants de la nuit et du jour son thé à la menthe, ses bricoles et les mélodies de son unique bien : un vieux transistor.

Ce personnage, avec celui de la voix du poste, est la transposition de la réponse à : comment ? Comment la parole de la cocotte et de l’ethnologue va-t-elle émerger. En effet, KOLTES lors d’une interview lance le problème que pose l’acte d’un personnage :

« On a trop souvent tendance lorsqu’on vous raconte une histoire, à poser la question : pourquoi ? Alors que je pense que la seule question à se poser est : comment ? Si vous restez à votre fenêtre et que vous regardez les gens passer, vous ne vous demandez pas tout le temps : pourquoi cet ivrogne s’est-il saoulé ? Pourquoi cette jeune femme a-t-elle les cheveux gris ? Pourquoi cet homme parle t-il tout seul ? Parce qu’une réponse à cette question serait probablement banale, partielle, conduisant à toutes les erreurs, à tous les préjugés…»

POURQUOI DEUX PERSONNAGES EN PLUS ?

A priori, la présence de ce personnage importe peu en soi. On peut lui en donner dix mille raisons, toutes imparfaites et suffisantes. Ce qu’il y a, c’est que cette présence agit sur l’ethnologue et la cocotte. L’important est de savoir comment cette présence va agir sur les deux autres, ce que cela va provoquer et révéler autour et à l’intérieur d’eux.

Ce parti pris de mise en scène est aussi un moyen d’insérer le doute quant aux dires de l’ethnologue et de la cocotte. En effet, les récits que développent les protagonistes sont la conséquence de ce qu’ils ont entendu du transistor (le prologue). Un fait relaté qui éveille leur conscience. Une succession de souvenirs qui pourrait naître de la seule présence de cette marchande ambulante: sa solitude peut évoquer à l’ethnologue la solitude de Ali et celle de Mann; son apparence peut susciter à la cocotte le souvenir de Nécata. Ainsi le jeu consisterait à faire douter le spectateur : s’agit-il de véritables témoignages de la part de l’ethnologue et de la cocotte ? Ou bien est-il question d’amusements entre les deux personnages. Une façon de ‘’tuer le temps ‘’ en inventant des histoires, en divaguant. Quoi qu’il en soit, ce jeu où le public est libre de s’imaginer ce qu’il souhaite s’estompera au fur et à mesure que le récit grandira. Alors il réalisera que les deux personnages sont là et n’ont toujours été là que pour cela : rapporter l’existence de Ali, de Mann et de Nécata. Car ils sont à l’image de leur auteur qui dit : «  Pour ma part, j’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartiennent à tous».

Le rapport à la mémoire, l’art du conteur, du colporteur d’émotions, du rapporteur de faits pour ne pas oublier. L’ethnologue et la cocotte font vivre Mann, Ali et Nécata. Car, comme il est écrit dans Quai ouest: « Je veux que tu te souviennes de moi. Seulement de cela. Je veux rester dans le souvenir de quelqu’un, comme tu m’as appris qu’il fallait rester dans le souvenir de quelqu’un pour ne pas mourir ».

Ce quelqu’un est le public. Le souvenir est celui du cœur de l’homme au travers des battements du bongo d’Ali, gardien du Vieil Hammam de la rue de Tombouctou.

MISE EN ACTE DE LA CREATION

« Prologue » situe les lieux de sa narration dans deux espaces fermés : le hammam et la maison de la cocotte ; ainsi que dans un espace ouvert : la rue de Tombouctou et le boulevard de Babylone. On pourrait penser qu’il s’agisse d’un pays du Maghreb. Les personnages évoqués le suggèrent: Ali, gardien du hammam, la cocotte et ses cosaques, Mann, Nécata… Mais ce pourrait être aussi Paris et plus précisément le quartier de Pigalle, la Goutte d’or où se trouve le fameux hammam dans la rue de Tombouctou, perpendiculaire à un boulevard comme il est écrit dans le texte. Un quartier cosmopolite où les nationalités se mêlent, un microcosme interne à la capitale.

Aussi, la scénographie pourrait représenter ces lieux de la narration. Il pourrait y avoir sur le plateau un décor qui symbolise le hammam d’Ali et le territoire de la Cocotte… Mais ce parti pris là enlèvera la force de l’imaginaire. Si l’on présente toutes les données du texte, on prive la part du spectateur qui consiste à s’évader dans le récit, à imaginer ces lieux.

C’est pourquoi le parti pris choisi est celui d’un plateau quasi nu dans lequel le langage de KOLTES trouverait toute sa profondeur. Un espace quasi vide où l’écho des mots se colorerait dans l’esprit de chaque spectateur.

Ceci dit, quelques éléments de décors, une ambiance sont imaginés. L’œuvre de KOLTES présente souvent des lieux d’errance : un hangar, un chantier, une rue… Des lieux de passages où tout peut arriver, des lieux évoquant le voyage, la fuite, la liberté. Des lieux qui ne montrent rien, qui ne peuvent pas dévoiler l’appartenance sociale des personnages qui s’y trouvent. Parce que l’errance est la liberté de tous. Aussi peut-on s’imaginer que « Prologue » se déroule dans un lieu comme ceux-ci.

DECOR VISUEL

L’ethnologue et la cocotte ne se connaissent pas à proprement parler, ils ne se sont visiblement jamais rencontrés. Ils savent leurs existences respectives. Tous deux parlent des relations qu’ils ont en commun en étant indifférents l'un à l’autre. Alors peut-on se poser les questions suivantes : comment ces deux personnages se retrouvent-ils sur un même espace ? Par quoi sont-ils liés ? Où sont-ils ?

Les réponses à ces questions peuvent être multiples. Ici, les personnages évolueront dans une rue le long d’un quai, dans un environnement portuaire. Le lien qui les unit est leur désir, leur besoin commun de nous raconter un bout de la vie d’Ali, Mann et Nécata. Ils se retrouvent ensemble pour cette raison.

D’autre part, des didascalies intertextuelles évoquent à plusieurs reprises la nuit. Il s’agirait donc d’un rendez-vous nocturne. La nuit et ses mystères, ses secrets, ses blessures. La nuit étant propice à celui qui soupire, comme le dit APOLLINAIRE. La nuit est le refuge des solitaires blessés, en quête de soi. Où l’animal et l’homme revêtent la même apparence, se confondant par leur attitude, fugitifs, craintifs, à l’affût et à l’écoute du monde qui les entourent. Prêts à bondir. Une sensibilité qui dicte leur instinct. La nuit est propice aux déliements des langues les plus nouées. Elle incite au bavardage. Le corps dissimulé, l’esprit se libère, tout se dit la nuit. Elle exerce un relâchement chez les êtres qui s’y abandonnent, une tension aussi. Tout et rien peut subvenir la nuit dans un port.

Aussi, la jeune marchande au transistor y trouve sa place : lieu de passage, de deal… Lieu d’attente pour les voyageurs maritimes. L’ethnologue et la cocotte font aussi partie du décor . Dans le parti pris de la mise en scène, l’éthnologue est un homme déchu, qui a volontairement rompu avec son rang social ; la Cocotte, quant à elle, s’y retrouve en désespoir de cause. Ils errent et parlent tour à tour, se vident, témoignent.

Un décor visuel pauvre en soi, puisque ne sera présent sur le plateau qu’un réverbère et quelques éléments qui figureront une ambiance maritime: bidons, filets de pêche, caisses… Une scénographie mise en place par Olivier LAFFONT qui a déjà participé à l’élaboration de décors pour la compagnie. Un décor représentant le bout de quai d’un port, reclus, un endroit sordide, sinistre. Les comédiens pendant le travail de répétition devront s’en accommoder, y trouver du sens, s’en servir pour transposer le texte afin de le mettre en valeur.

Quant à la lumière, nous savons qu’au théâtre, elle est un support essentiel de la mise en scène. Chez KOLTES, elle tient une place majeure. Il s’y attache et apprend à la dompter lorsqu’il est technicien à l’école du T. N. S. L’éclairage est important dans ses textes. Les variations de la lumière font souvent partie intégrante du mouvement dramatique.

« Prologue » déroule son action à la tombée de la nuit, entre chien et loup et pendant toute la nuit jusqu’à potron-minet, au lever du jour. L’espace de jeu aura alors pour source de lumière première, le réverbère, évoquant ainsi le thème nocturne permanent de la création. Le début et la fin seront dans un éclairage de faible intensité, rappelant le coucher et le lever du soleil, proposant une vision d’ensemble non définie mais suggérée.

Cependant, une augmentation graduelle de l’éclairage dévoilera l’espace petit à petit. Un éclairage à dominance blafarde, dans les bleus, gris et blancs aux intensités variables afin de soutenir tels ou tels épisodes rapportés par l’ethnologue et la cocotte. Il est possible aussi d’accorder un éclairage différent de façon discrète, aux deux personnages, ce qui approfondirait leur singularité, leur apporterait un thème. Ainsi, l’éclairage serait bleuté pour l’ethnologue lorsqu’il évoque le hammam et ses lumières particulières et dans les teintes ocres, plus chaude quant aux souvenirs de la cocotte dans sa maison d’hôtes. Une lumière qui invite à l’intimité.

DECOR SONORE

Une bande son crée un espace, souvent, il l’agrandit. Dans « Prologue », il est question d’Ali et de son bongo. Le bongo a une place majeure dans le texte. Il est le moyen de communication premier de Ali. Il en devient presque un personnage. En cela, il semble nécessaire d’élaborer une bande son à partir de percussions. Des percussions à la rythmique et à l’intensité différentes qui soutiendraient la parole des personnages.

Ainsi dés le début de la pièce, avant même que celle-ci ne commence, le son lent et sourd presque inaudible de la percussion engloberait l’espace petit à petit, laissant percevoir un phrasé imitant le battement du cœur de l’homme. Ce son restera présent en permanence, comme un bruit de fond continu. A cela s’ajouteraient par moment des sons tirés du monde portuaire : le clapotis de l’eau, des bruits de chaînes,… Ainsi que le son du vieux transistor de la marchande ambulante qui laisserait entendre un grésillement de stations qui défilent, des morceaux de musique qui peuvent amener à la dérision, à l’humour, à la mélancolie…

Quant à la dernière partie de « Prologue » intitulée Le triomphe du Bongo, à la présence du battement d’un cœur se mêlerait la mélodie chaleureuse d’un chant pakistanais composé par Jan Garbarek.

LE JEU

Il s’agit d’un travail en commun basé sur l’échange et la complicité. Certes, un parti pris est proposé, mais il reste aux comédiens de se l’approprier, de le développer, de chercher et de trouver ensemble les actions possibles des personnages sur le plateau. Les comédiens devront s’investir totalement dans leurs personnages : en trouver la gestuelle, la musique interne, la pensée… L’émotion doit traverser le corps. Néanmoins, ce que racontent ces personnages peut par moment susciter un jeu imagé.

LES COSTUMES

Ce que nous savons des personnages, c’est leur langage qui nous le dit. L’ethnologue à une forme de pensée scientifique. Mais au-delà de celle-ci, sa pensée et son langage sont ceux de la fraternité, de l’amour de l’autre.

L’ethnologue est vraisemblablement étranger à cette population de la rue de Tombouctou. Le seul détail concernant son apparence est le port de lunette. Dans cette vision du texte, l’éthnologue déchu, blasé par le comportement de ses semblables, a choisi la rue. Son vêtement sera celui d’un homme qui vie depuis longtemps dans la rue.

La cocotte est une femme qui aime les mots, sa bible est l’Encyclopaedia Universalis. En son heure de gloire, elle était la prostituée la plus distinguée de son quartier. Son goût, son raffinement et son élégance étaient connus de tous. Aujourd’hui elle est devenue maigre, elle a vieilli, mais il doit rester les traces de son triomphal passé. Ses vêtements seront certainement ceux qu’elle portait à l’époque de sa gloire mais ils devront marquer un temps révolu, une lassitude, une vieillesse. D’autre part, ayant maigri, ils ne lui iront plus.

Quant à la jeune femme au transistor, sa tenue pourrait être une tunique sobre, usée, mais propre. Elle porterait des nus pieds comme des tongs par exemple à l’image des femmes Africaines.

Mais tout ceci n’est qu’hypothèses, le choix des costumes, confectionnés par Amandine Tilaï, se fera progressivement sur le plateau avec les comédiens dans un souci d’harmonie et de logique avec la mise en scène.