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On ne paie pas ! On ne paie pas !

mise en scène Joan Mompart

:Pistes

«Une vie de chien»

On ne paie pas, on ne paie pas! est une farce militante, une réaction face à la pauvreté. Qu’on ne s’y trompe donc pas: malgré le burlesque des situations, l’arrière-plan de la pièce est d’une réalité sombre.
L’action se déroule dans un quartier ouvrier en déroute. Au supermarché du coin, la direction a augmenté les prix tant et si bien qu’il est devenu impossible aux femmes de faire leurs courses. Dans les HLM, cela fait des mois que personne n’est plus en mesure de payer ni le loyer, ni le gaz, ni l’électricité. Les chômeurs se bousculent devant les agences de travail. Quant à l’usine qui permet de faire vivre encore un peu la ville, elle va être délocalisée à l’Est. Bref, la précarité règne.
Alors, on se révolte. Au supermarché, les femmes décident de ne plus payer leurs achats: «Pour tout l’argent que vous nous avez volé depuis des années et des années, sur tout ce qu’on achète!» À l’usine, les ouvriers aussi partent de la cantine sans payer, et sur le chemin du retour, se couchent sur les voies des trains pour protester contre l’augmentation du tarif des billets.
Dans ce monde «de salauds, de fripouilles et de dupes», on mène une vie de chien. D’ailleurs on en vient même à manger leur pâtée...
Pourtant, et même si Dario Fo a écrit que sa pièce était une pièce «sur la faim», On ne paie pas! n’a rien d’un drame. De quiproquos en situations burlesques, la farce tourne à plein, avec une allégresse communicative. Comment l’auteur parvient-il, malgré la noirceur de l’arrière-plan, à nous communiquer cette allégresse? Comment parvient-il à nous faire rire? Et surtout, comment procède-t-il pour que ce rire ne soit pas un rire noir, mais un rire juste, un rire de la raison, un rire qui, faisant éclater l’absurdité du monde, l’éclaire ?
On comprendra sans doute mieux cela à la lumière d’une comparaison. Ce rire-là en effet, qu’on pourrait appeler un «rire de la faim», dans l’entre-deux guerres, eut un maître incontesté: Charlie Chaplin. La comparaison n’est pas hasardeuse si l’on sait que Dario Fo, dès ses débuts, lorsqu’il écrivit ses premières pièces, s’inspirait avec sa compagne Franca Rame de Georges Feydeau et d’Eugène Labiche pour la mécanique et le rythme de ses canevas, mais aussi de Jacques Tati et de Charlot pour le «caractère» des personnages. Charlot et Dario Fo – certains critiques ne purent s’empêcher de faire le rapprochement...
Dans On ne paie pas, on ne paie pas! ce rapprochement affleure par touches discrètes. Comme des souvenirs lointains et un peu flous – inconscients? – des images de films de Chaplin semblent resurgir sous la plume de Dario Fo. On entrevoit Les Temps modernes dans le rythme d’une réplique: «Une soudure, pan, un coup de foreuse, une pièce de finie, vite une autre» (Luigi, Acte 1, scène 10). On retrouve aussi le soin délicat pris par Charlot à préparer et à manger l’immangeable – sa chaussure – dans la scène où Giovanni propose à Luigi de déguster sa «soupe aux graines de millet pour canaris dans un bouillon aux têtes de lapin surgelées».
On retrouve surtout chez Dario Fo cet art qui fut propre à Chaplin: celui de faire surgir le comique même au plus profond d’une situation tragique. Et dans cet art-là, ni l’un ni l’autre ne se sont arrêtés à la simple dénonciation de l’injustice d’un ordre établi – celle des riches et des patrons envers les pauvres et les ouvriers. Chez Dario Fo comme dans les films de Chaplin, le héros (dans On ne paie pas! l’héroïne Antonia) agit comme un catalyseur, déclenche des réactions en chaîne, des effets en cascade, en boules de neige, qui ne s’arrêteront que lorsque le monde, saccagé, ne ressemblera plus jamais à celui que nous connaissions. Charlot le vagabond et Antonia la chômeuse ont ceci en commun que leurs actes ne se contentent pas de faire éclater l’absurdité d’un ordre, mais bien de renverser le monde, et d’inventer un nouvel espace de vie sur lequel peut émerger quelque chose qui ressemble à un rêve, ou plus simplement à de la liberté.
Tout cela n’a pas échappé à Joan Mompart. Et ce n’est pas un hasard s’il a imaginé avec le scénographe Cristian Taraborrelli l’appartement du couple formé par Antonia et Giovanni sur le modèle du refuge de montagne de La Ruée vers l’or. Posé sur un plan à bascule, prêt à dégringoler comme la cabane au bord de la falaise où se sont réfugiés Charlot et Big Jim, l’appartement que peuvent se payer Antonia et Giovanni ne tient pas à l’horizontale et quand ils se disputent leur propre armoire, c’est toute la fondation de leur immeuble qui chavire…

Une pièce en mouvement

Dario Fo a écrit et créé une première version de On ne paie pas, on ne paie pas! en 1974. L’action s’inspirait alors directement des luttes de quartiers qui avaient commencé en Italie à la fin des années 1960. De quelles luttes s’agissait-il? Tout d’abord d’une révolte contre une crise du logement. Les mal-logés occupèrent des logements libres. Puis vint la «désobéissance civile»: elle consista en l’autoréduction des loyers dans un quartier de Turin en 1970, se propagea dans d’autres villes et porta aussi sur le chauffage, les transports urbains, l’électricité. En revanche, lorsque Fo écrivit On ne paie pas, on ne paie pas ! cette autoréduction des tarifs ne s’était pas encore appliquée aux supermarchés... Voici d’ailleurs ce que Fo a dit en prologue aux représentations de la Palazzina en 2008:
«Le spectacle que nous allons jouer fut porté à la scène pour la première fois en 1974. Lorsque nous avons débuté, l’histoire semblait presque impossible, totalement surréaliste; en effet, nous racontions des événements qui ne s’étaient pas encore produits. Nous parlions de femmes qui, dans la banlieue de Milan, allaient faire leurs achats au supermarché et se retrouvaient tout à coup face à une augmentation excessive des prix; furieuses, elles décidèrent dans un premier temps de ne payer que la moitié du prix affiché, et par la suite de ne pas payer du tout. Notre récit était une pure fiction. Je me rappelle de ce détail particulier: au début, lorsque nous jouions cette comédie, ici, à la Palazzina, nous avions baptisé cette appropriation illégitime: "achats prolétariens", "désobéissance civile". Certains critiques nous accusèrent de faire du théâtre de politique-fiction, d’imaginer des histoires exagérément paradoxales et improbables. De toute évidence il s’agissait de journalistes désinformés par rapport à la réalité des choses, des gens qui n’écoutent pas et ne lisent même pas le journal dans lequel ils écrivent. Quelques mois plus tard explosa exactement ce que nous racontions sur la scène. Exactement! Les clients qui avaient appliqué l’achat prolétarien furent arrêtés et traînés en justice. Au cours du procès, Il Giornale dirigé par Indro Montanelli conseilla au juge de nous inculper, au motif que notre comédie avait inspiré et incité les ouvriers à commettre le délit d’appropriation illégitime.»
L’autoréduction des tarifs dans les supermarchés est-elle advenue parce que Dario Fo avait écrit et joué On ne paie pas! comme Il Giornale l’en accusait? Ou parce cette autoréduction des produits de première nécessité était l’étape suivante et logique du mouvement de «désobéissance civile», étape dont l’auteur aurait eu le pressentiment? De cette histoire de superposition entre réalité et fiction, il faut peut-être moins chercher à dénouer un principe de causalité qu’une ligne d’écriture propre à la pièce: On ne paie pas! trouve sa raison d’être dans une situation économique et sociale concrète, au plus près, comme l’écrit son auteur, «de la réalité des choses».
Être au plus près «de la réalité des choses» semble être d’ailleurs le souci constant de Dario Fo. Ainsi, puisque dans le texte de 1974, de nombreuses références à cette réalité pourraient être aujourd’hui oubliées, ou si elles ne l’étaient pas, ne seraient plus aussi «actives», celui-ci a écrit une nouvelle version en 2008, afin que la pièce reste au vif de notre contemporanéité. Ce fut aussi le cas lorsqu’il la reprit en 1991.
D’autre part, Dario Fo a souhaité qu’en fonction des pays où la pièce serait jouée, les références à la situation italienne soient gommées, au profit de références à la situation du pays. Dans le cas de la mise en scène de Joan Mompart, qui sera représentée en Suisse mais aussi en France, le texte sera donc légèrement réadapté en fonction du lieu où il sera joué. On ne paie pas! est ce qu’on pourrait appeler «une pièce en mouvement».
Une comparaison du final de ces trois versions nous le montre bien. Nous ne les soumettrons pas ici au lecteur, mais en annexe, afin que le plaisir de la découverte du dénouement de l’intrigue ne soit pas gâché. Mais à leur lecture, on se rendra sans doute compte que ce qui anime Dario Fo dans ces changements «perpétuels», c’est peut-être aussi et avant tout le plaisir de l’invention, de la réinvention. Comme si le réel et l’actualité étaient sources infinies de réécriture et d’improvisation.

«Ce soir on improvise»

L’improvisation sur scène, quand Dario Fo interprétait le personnage de Giovanni, allait bon train. Comme le notent les traducteurs de la version de 1974, plusieurs passages firent l’objet d’improvisations remarquables.
Ainsi, quand Giovanni tente d’expliquer à son ami Luigi que sa femme ne prend plus la pilule parce qu’elle voit le Pape en rêve, son discours dégénère sur les insomnies du Pape, et Dario Fo se lançait dans une tirade que nous rendons ici: «Le problème. C’est que la pilule ne fait pas d’effet... Parce que le pape Wojtyla ne peut pas rester tranquille... il est toujours en vadrouille... il n’a même plus le sens de l’heure... la nuit... le jour... Il arrive en Afrique... puis au Brésil... puis en Inde... il embrasse la terre... puis il fait son footing... puis il nage dans la sainte piscine, la piscine d’eau bénite! Il fait du ski, il descend schuss... j’ai vu un documentaire: vroumm... vroummm! Sans bâtons, pour pouvoir bénir les gens! (Il mime les actions qu’il décrit.) Ce n’est pas un homme! C’est un robot! C’est même un Ovni-robot! Woizinga! (Il imite le personnage des dessins animés japonais appelé Woizinga.) Mitre à répétition! Tratatatata! Crosse giratoire! (Il en mime le lancement.)»
À la lumière de cet extrait, on comprend que pour Dario Fo, l’espace libre dont nous parlions plus haut ne peut se conquérir que par une remise en liberté totale de la langue et de la parole. La réinvention du monde ne peut passer que par un «dé-lié» du langage, par une prise de pouvoir des mots qui pour l’auteur agissent non seulement comme une arme subversive et révolutionnaire, mais comme une force intrinsèquement libératrice.

Hinde Kaddour

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