HIPPOLYTE
Regardez-moi, parce que même si je vous crie dessus, même si j’ai souvent hurlé et pire râlé à tout bout de champ, même si parfois j’ai été égoïste, égoïste à en mourir, et même
si jamais je n’ai su vous aimer ni dire quoi que soit de bon ou de réconfortant quand il aurait fallu être bon et réconfortant, même si j’ai disparu tant de fois en laissant
seule ma propre famille, même si je n’ai pas été l’ami qu’il aurait fallu être, et que souvent j’ai préféré me plaindre plutôt que vous écouter, même si souvent ma haine a été
plus forte et plus puissante et plus créatrice que tout mon amour, même si je le sais, même si je n’ai pu porter ceux qui auraient dû être portés réellement et noblement par mon
dos et par ma chair et par mon sang et par mon amour et par ma fureur, même si je n’ai pas su surprendre tous ceux qu’il aurait fallu surprendre pour que la vie puisse enfin
encore une fois, encore une petite fois, être un peu, un tout petit peu magique et surprenante, même si je n’ai pas serré fort la main des nouveaux contre mon coeur et les aimer
et tomber définitivement et entièrement avec eux dans la boue et aimer ça la boue avec les nouveaux, même si jamais je ne serai cet homme noble et fort et bon et aimant qu’il
aurait fallu être pour que tout ça ne soit pas si long et si chiant, et si sombre, et si…
Je vous ai aimés, mon Dieu comme je vous ai aimés, vous tous là devant moi, et même si vous ne l’avez jamais senti, mon souffle, il s’est mis dans le vôtre et maintenant que je
dois disparaître mon souffle lui sera désormais au plus profond de vous, mon Dieu comme je vous aime, je n’aurai jamais cessé de vous tenir silencieusement la main, à chaque
putain de seconde je me serai mille fois tué pour chacun de vous, mes bons et doux amis, pour vous porter loin dans les siècles des siècles, chacun de vous, mon dieu comme je
vous ai aimés…
Mais maintenant c’est fini. C’est fini.
Pardon, j’ai trop parlé.
Le pistolet s’est enraillé, il est fou de rage.
Eh merde…
Il s’évanouit, on le remet dans une chaise roulante. Nastassia est rentrée et regarde l’idiot.
(Vincent Macaigne)