Pour Georges et Marie, les vieux époux de Loin d'Hagondange, la retraite est ce théâtre où, après qu'on leur a volé leur travail mais aussi leur langage, on oblige les vieux à se
produire une dernière fois.
Georges, l'ancien sidérurgiste, s'enferme dans son atelier de fortune et s'y enfonce dans un délire d'auto-persécution. A près de soixante-dix ans, il répète de façon démente les
rapports d'autorité, d'exploitation, d'aliénation dont il a été victime durant cinquante ans. Ses paroles se font l'écho d'anciens commandements, de vieilles interdictions:
" Dans l'atelier Georges travaille. Il constrtuit ia petite table basse -...capitaine... A vos ordres, mon capitaine... Mon capitaine, je vais me marier. . . bonne chance, mon
vieux Jojo. . . Saloperie. . . Jules est passé dans un laminoir monsieur le directeur... ça a fait crac... Où sont les boulons de vingt-cinq, voyons ? Troisième rangée,
sixième pot de yaourt. Ah ! c'est bien organisé ici, rien au hasard, de l'ordre ... Les fours sont arrêtés, les fours Martin sont arrêtés... ça va changer
les gars... La table est branlante, rien ne va plus... Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage... Tu as bien retenu ta leçon de morale, Georges. Prenez exemple, il ira
loin. . . Soixante-neuf ans. . ." Marie, sa femme, crève de solitude. Mais, lorsqu'elle a l'occasion de s'épancher dans l'oreille d'une représentante de commerce, ce ne sont
que "petits riens", que rêves appris, nostalgies incertaines, stéréotypes, paroles symptômes d'une existence anesthésiée :
"Encore un peu de thé. . . L'inaction et la campagne. . . Ii n'y a pas grand-chose à faire. . . Le jardin... Je ne m'en occupe plus guère... Trop de fatigue, et avec ce temps.
. . ça vous plaît, la musique. . . Vous permettez que je vous montre des photos, cela me fait plaisir... Je vais brancher le feu de cheminée aussi, c'est très joli, n'est-ce
pas ?.. . C'est mon mari qui a tout fait ici. . . (..) La gondole. . . un cadeau de ma fille .. ça, c'est un tableau de mon petit-fils, il a beaucoup de
talent... J'ai des petits gâteaux secs, vous en voulez ? "
Les deux époux se parlent quelquefois ; ils ne se répondent plus. Leur vie les a floués et, à son terme, elle ne leur laisse, pour tout viatique, qu'un solipsisme à ras
de tombe. (...)
(...) Du travail de sape de l'idéologie sur l'individu, Wenzel entend nous faire apprécier l'aspect souterrain plutôt que les effets spectaculaires. I'aliénation, ici, n'est plus
lisible que dans l'intervalle entre les corps et la parole, dans le décalage entre les pulsions de vie, les désirs et les actions rituelles, les comportements répétitifs auxquels
sont livrés les personnages.
Jean-Pierre Sarrazac (in L'avenir du drame, éd. L'Aire théâtrale, 1981)
Textes tirés de la plaquette de saison 1999/2000 des Fédérés - Montluçon