Voici une courte pièce que j'ai lue d'abord, puis que j'ai vue dans une très belle mise en scène de l'auteur, et dont la force m'a bouleversé.
Puissé-je parvenir à transmettre cette émotion : c'était comme une protestation devant le vieillissement des corps et devant l'idée même de la retraite, c'était comme un
refus de ces deux êtres qui ne savent pas qu'on peut se révolter, qui ont dépensé leur vie à payer très cher le temps qu'ils pourront passer plus tard à bien vivre, et qui n'osent
pas découvrir qu'il n'y a plus rien à vivre, que c'était avant qu'il fallait vivre. Il s'agit d'une pièce terrible, parce qu'elle n'est ni cruelle, ni sentimentale, ni pathétique.
C'est une histoire comme des milliers d'autres, l'histoire de deux personnes qui n'ont pas d'histoire - deux personnes comme on en voit peu au théâtre : les auteurs les
convient rarement sur un plateau ; quant aux salles, elles n'y entreraient jamais. Ce texte pose des questions sur la vieillesse. Non pas sur le vieillissement provoqué
par tel métier, tel mode d'existence, mais, d'une manière plus large, sur ce qu'il faut faire quand tout se met à péricliter,à dépérir. Voici deux êtres qui ne savent que
reconstruire ce qu'ils ont déjà vécu. En même temps, ils sont poussés par des révoltes qu'ils ne peuvent pas exprimer. Ils sont dévorés par le désir de vivre, mais rien n'est
gênant comme des gens qui s'accrochent à l'existence : tout est ordonné pour que - mangeant, dormant - ils ne fassent que survivre. Ils ne sont pas les plus malheureux, ni
les plus misérables, ni les plus fous : c'est une détresse au fond très normale. Voilà le plus terrible, car c'est là qu'apparaissent des vérités que l'on se cache quand on
est plus jeune, et qui, ensuite, vous écrasent.
Patrice Chéreau (Extrait de la préface du programme de création de Loin d'Hagondange au TNP Villeurbanne, 1977)