Tableau de fin de guerre. Aucune précision de temps ou de lieu. Pourtant des échos familiers se font entendre : 39-45, Algérie, Rwanda, Bosnie, Tchétchénie… Il s’agit sans
doute de toutes ces guerres à la fois. Ces guerres où soudain le compagnon d’hier devient bourreau, où la règle n’est plus simplement de vaincre l’ennemi mais de pousser la
barbarie jusqu’à torturer, violer, décimer des villages, éradiquer des communautés entières.
La pièce s’ouvre donc à la fin d’une guerre. Plus précisément à cet instant du retour chez soi, lorsque tout semble derrière soi mais qu’il reste encore un dernier pas à faire. Un
soldat revient dans son village après avoir été prisonnier dans un camp, il est aveugle. Il retrouve sa femme et ses deux filles, Sémira, 11 ans, et Beenina, 15 ans. Elles le
croyaient mort. Dès son arrivée, son épouse lui apprend que son frère Ivan a, comme beaucoup, disparu. Il ne veut rien savoir de plus, ce qu’il ne sait pas il ne le sait pas, il
veut que tout redevienne comme avant, comme avant la guerre. Pour cela, il faut réparer le toit, trouver à manger, cultiver son jardin. Mais rien n’est comme avant. Les traces de
la guerre sont incontournables : elles se révèlent dans les conversations et les gestes les plus ordinaires. Les cicatrices s’affichent dans les corps blessés et dans la vie
quotidienne.
Dans ce décor se noue une intrigue qui pourrait sembler des plus banales : Ivan n’est pas mort, il s’est caché, lui et sa belle-sœur s’aiment, il est devenu l’homme de la
famille. Mais il y a eu la guerre. Personne ne dit la réalité. Alors Ivan se retrouve à la même table que son frère sans parler, il est là mais ne doit plus exister.
Lars Norén écrit la tragédie de la guerre non pas du point de vue de l’Histoire - on ne connaît ni les vainqueurs, ni les vaincus – mais du point de vue de l’homme.
La guerre fait tomber le masque de la civilisation : tout est permis. C’est une explosion, une sorte de bacchanale moderne. Chacun a en soi la possibilité de devenir victime
ou bourreau, ou les deux, l’un après l’autre, rien n’est simple ou évident.
Avec Guerre, Lars Norén aborde sous un nouvel angle la problématique qui, ces dernières années, est au centre de son théâtre : qu’est-ce qui fait
que l’homme garde toujours espoir, continue de rêver et veut vivre, même après avoir tout perdu ?
Amélie Wendling
Septembre 2003