De Marivaux à Martin Crimp
La pièce de Martin Crimp m’intéresse parce qu’elle ne répond à aucun modèle. Words, words, words. Des mots. Des mots précédés de tirets, seule indication d’un
changement de locuteur, pas de nom, ni de nombre de personnages, pas de didascalies, liberté totale. Sur scène des opérateurs anonymes, extérieurs à ce qu’ils
racontent ; ce qui est représenté n’a rien à voir avec ce qu’on entend. C’est vertigineux. Quelle réponse la mise en scène, le plateau, les acteurs, peuvent-ils faire
à ce type d’écriture ? Quel dialogue puis-je entretenir avec Crimp quand il pose la question de la représentation et de la nature du théâtre ? Il trouve, avec
les mots du théâtre, cette légèreté, cette mobilité que j’aime au cinéma. Peut-être ce théâtre est-il plus léger que le cinéma, et fait-il voyager plus loin… à la vitesse des
mots. A mon sens, le théâtre aujourd’hui, comme toute la littérature, est sous l’influence du cinéma : point du vue, cadrage, montage, temporalité. Du cinéma, j’admire la
paradoxale légèreté (une fois le film réalisé), la souplesse de l’image, le champ des possibilités qu’offre le montage.
Esthétique du fragment
En ce début mars, avec les acteurs du JTRC nous avons mis le texte en lecture. Faire entendre les voix. Eprouver le tempo, les accélérations. Je continue de sonder ces 17
scénarios, l’impression qui s’en dégage est celle d’une inquiétante étrangeté. A la David Lynch ! Autant d’énigmes à travers lesquelles il faut trouver un chemin,
étudier les cartes… Naissent des impressions, des images, des fulgurances. C’est encore une phase de recherche : réunions régulières de travail avec le dramaturge, le
costumier, la scénographe, le musicien, le vidéaste pour finaliser le projet, élaborer la scénographie : un non lieu dit Nathalie Holt, un laboratoire où se
fabriquent les récits, des scénarios, des tentatives pour représenter (une métaphore de la scène de théâtre), qui offre la possibilité de passages fluides d’une séquence à
l’autre. 17 fragments qui semblent n’avoir aucun rapport entre eux, enchaînés selon la fantaisie d’une esthétique du disparate, d’une ironie quasiment dadaïste. Puzzle et
enquête sur un personnage féminin absent : Anne, dont on ne sait si elle est une victime des guerres, une terroriste, une artiste, une star du porno, ou the girl next
door…
Une pièce postdramatique ?
Ma première intuition a été que ce théâtre est très frontal, que la parole se suffit à elle-même. Crimp dans ses rares indications rejette pourtant le minimalisme et fait
constamment référence au monde de la représentation, aux images, au cinéma, aux objets. Comment faire spectacle, créer des images scéniques sans illustrer, sans encombrer la
réception d’un texte postdramatique, c'est-à-dire qui conteste les notions de personnage, d’histoire, de conflit ? Entre théâtre et collage, entre performance et
installation. Ingrédients : c’est un leitmotiv de la pièce. Crimp procède comme un grand cuisinier (autre leitmotiv : la nourriture, comme tout ce qui touche
à l’oralité). Ce qui est dans l’assiette est d’une précision, d’une netteté diaboliques, d’un contraste tranché de styles et de couleurs : du brûlant au glacial, du malaise
à la jubilation, du rire aux larmes, du music hall à la tragédie, de l’exaspération à la délectation.
Crimp ironiste
L’univers de Crimp parcourt tous les territoires de notre modernité, ou plutôt de notre post-modernité, consumériste, mondialisée, médiatisée, un monde d’objets, de
marchandises, où tout est à portée de main (c’est peut-être l’exacte définition de l’obscénité contemporaine, l’absence de distance). Ni nostalgie, ni didactisme. Crimp se
contente d’exposer, avec un détachement faussement dandy, avec justement le regard aigu et distancié que permet le théâtre, avec une ironie féroce et réjouissante. Si cette
pièce est un cri de désespoir, il a la politesse du désespoir : l’humour. Le rire est un puissant détonateur.
C’est un texte terrible, mais positif, qui interroge : comment vivre dans ce monde, comment s’organiser ? Où chercher un sens possible ? Que devient l’être
humain, dépersonnalisé, manipulé, pulvérisé ? Je pense à Raymond Carver : l’homme est une légende dont le sens est perdu. Mais le sens est toujours là, déposé au
creux du langage, dans les récits que nous murmurons la nuit dans le sommeil qui nous fuit. Qui est l’auteur ? Where is the fish ?
Gilles Bouillon, le 5 mars 2009
Propos recueillis par BP