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Didier-Georges Gabily

France

 

Premières rencontres

Didier-Georges Gabily est né le 26 août 1955 à Saumur. Il passe son enfance et son adolescence à Tours. A cette époque, il ne connaît du théâtre que les "classiques scolaires" qui "l'ennuient". Après avoir arrêté volontairement ses études secondaires en 1971, il séjourne pendant sept mois dans une abbaye au sein de laquelle il étudie la théologie. Il quitte ce lieu, "athée", puis exerce divers métiers ; il continue cependant à acquérir par lui-même les éléments d'une culture littéraire, philosophique, picturale et cinématographique il voit notamment les premiers films de Jean-Luc Godard sans lesquels il n'aurait "pas su lire les premiers spectacles qui l'ont bouleversé", tels La Dispute de Marivaux mise en scène par Patrice Chéreau en 1973.

C'est "par hasard" qu'il s'intéresse au théâtre. "Le théâtre, le théâtre au niveau de la vie, au niveau des sens." D'abord comédien à Tours dans la troupe d'André Cellier, D.-G. Gabily monte à Paris au début des années soixante-dix. Il joue dans le Nuage amoureux de Mehmet Ulusoy, dans la Périchole, mise en scène au théâtre de l'Unité. Jouer, dirigé par Gilles Chavassieux, dans Si l'était revenait d'Arthur Adamov l'amène à lire l'intégralité de l'oeuvre de cet auteur. C'est une découverte déterminante : il fait, en effet, l'expérience d'une écriture qui, parce qu'elle pose comme problématique le rapport du théâtre et du monde, permet de questionner en profondeur le plateau, de revenir à un théâtre des origines reprenant les choses à "l'acte même de faire du théâtre." C'est ce questionnement là qui constamment va orienter les choix et nourrir la pratique et l'écriture théâtrales de D.-G. Gabily. A la même époque à l'issue d'une représentation de Si l'était revenait il fait la connaissance de Bernard Dort. Ce dernier devient son premier lecteur et son ami, son "père théâtral". Bernard Dort sait reconnaître immédiatement en son cadet "l'un des artisans les plus aigus et les plus exigeants de notre temps", un artiste, poète dramatique amoureux du plateau et des acteurs ; il l'encourage donc à écrire, ses paroles vont "travailler" durablement l'écriture de D.-G. Gabily.

Le temps des premiers Ateliers et la naissance du D G Groupe

D.-G. Gabily quitte Paris en 1979 pour rejoindre André Cellier qui vient de créer au Mans le Centre théâtral du Maine .Toujours comédien dans la troupe de Cellier, D.-G. Gabily y fonde son premier atelier d'acteurs, l'Atelier Maïathéâtre. Parallèlement à cet engagement qui le conduit à être de plus en plus proche du plateau et des acteurs, il écrit La Maison sans jardin et L'Emploi du temps (1981).En 1982 et 1983, il dirige des ateliers de formation au Centre théâtral du Maine. Il obtient, en 1983, une bourse d'Auteur du Ministère de la Culture pour Scarron, pièce qu'il met en voix avec des comédiens du Théâtre National de Strasbourg. L'année suivante, il crée en collaboration avec Marc Klein le Centre de Recherche Et de Formation pour l'Acteur (CREFAC). C'est en 1986 qu'André Cellier monte la sixième pièce de D.-G. Gabily, Le Jeu de la commune.

La même année, celui-ci met en scène à Evry, dans un garage souterrain, la première version de L'Echange de Paul Claudel devant une dizaine d'amis dont Bernard Dort, spectacle d'une durée de trois heures, déjà représenté quelques mois auparavant au Mans. Cette création est l'oeuvre du "D G Groupe" (appellation incontrolée). Il se compose d'acteurs venus de l'Atelier de D.-G. Gabily, Atelier issu du CREFAC. Sans lieu fixe, sans subventions pendant des années, fonctionnant avec l'apport de cotisations mensuelles et personnelles pour payer les salles louées, "sans idée de concours ni de spectacles", "sans aucun choix dans le recrutement" l'Atelier est avant tout "tributaire du désir de ceux qui font qu' il existe". Une vingtaine de comédiens, confirmés ou non, sont réunis en un seul et même groupe sans distinction de niveau. Ils travaillent dix heures les dimanches et les lundis sur l'alexandrin, sur trois textes majeurs dont un est tiré d'un auteur contemporain (H. Müller, E. Durif, P. Handke ou Mishima), et à partir de textes courts que D.-G. Gabily leur écrit - des textes toujours où "la forme et la langue se tiennent" avec "une obsession de la partition", "porte ouverte à une liberté formidable". Par-pour-avec, également, cette parole écrite et proférée au sens étymologique du terme :

"L'Atelier ne rentre pas dans la catégorie des "cours privés",tels qu'ils fleurissent -ou pourissent- dans la région parisienne. Ni fabricant de "prêt à jouer pour tous", ni secte repliée sur des pratiques d'importation, c'est peut-être seulement le lieu d'un travail en continu sur tout ce qui ouvre, et - à partir des questions que posent les rapports qu'entretient l'acteur (fut-il débutant) au texte et au plateau - tout ce qui rend l'action possible. Ou, si l'on veut, dans le contexte actuel, on aimerait que l'Atelier continue à faire oeuvre de résistance - fût-elle limitée, fût-elle anachronique. Affirmer les vertus d'une formation critique qui ne tienne pas un mot, pas un geste de l'acteur comme pouvant aller de soi; qui traite chaque instant de chaque séquence de jeu comme une énigme appelant sa vivante réponse; qui traite chaque acteur non comme une bête aveugle mais comme producteur ."

Le premier roman publié de D.-G. Gabily, Physiologie d'un accouplement, paraît aux éditions Actes-Sud en avril 1988.

En 1989, il met en scène Ossia, variatons à la mémoire d'Ossip et Nadejda Mandelstam au Théâtre de Poche Montparnasse ; une nouvelle version est créée l'année suivante au Théâtre National de Strasbourg. C'est un spectacle d'hommage au poète russe Ossip Emilievitch Mandelstam tué en prison en 1938 par les hommes de Staline, et à sa femme, hommage aussi à André Cellier qui participe à cette création.

Didier-Georges Gabily et le Groupe T'chan'G : des engagements...

La même année, D.-G. Gabily et ses comédiens présentent Travaux orestiens au théâtre de L'Enfumeraie, au Mans, devant un petit cercle d'amis (comme en 1986 avec la création de la première version de L'Echange). Cette nouvelle création est réalisée à partir de fragments de L'Orestie d'Eschyle traduite par Claudel et à partir du travail photographique de Raymond Depardon, réalisé en Italie à l'hôpital San Clemente. Suite à Travaux orestiens, le D G Groupe prend le nom de Groupe T'chan'G . L'Atelier, alors, se dédouble : deux ateliers se mettent en place, l'un constitué d'acteurs débutants qui travaillent avec les plus anciens du Groupe et l'autre, composé de ces-derniers qui préparent la prochaine création.

Dans la continuité de Travaux orestiens, Phèdre(s) et Hippolyte(s), spectacle monté en 1990 autour de fragments de textes d'Euripide, Sénèque, Garnier, Racine et Ritsos, se présente comme une première ébauche d'un travail à venir qui porterait sur l'intégralité d'un cycle : le mythe de Phèdre."Chef d'orchestre" (et non "gourou") du Groupe T'chan'G et de son Atelier, D.-G. Gabily commence la rédaction d'un récit, Couvre-feux, et continue d'écrire des poèmes, des textes de théâtre ainsi que des scénarios pour le cinéma ou la télévision.

Violences, première manifestation publique du Groupe T'chan'G

"Corps et Tentations", premier panneau d'un diptyque intitulé Violences, est publié en 1990 à Théâtre Ouvert. L'écrivain reçoit une bourse de commande du Ministère de la Culture que Bernard Dort a fait voter pour lui ; l'intégralité de la pièce paraît aux éditions Actes-Sud-Papiers l'année suivante, elle lui est dédiée. Violences est la première pièce publiée de D.-G. Gabily. La même année, une lecture en est donnée au Festival d'Avignon. La Ferme du Buisson à Marne-la-Vallée puis le théâtre Les Fédérés à Montluçon qui co-produit la pièce avec le Théâtre du Radeau accueillent les répétitions. La pièce est représentée pour la première fois à Paris en septembre et en octobre 1991 au théâtre de la Cité Internationale, qui ne devait ouvrir qu'à la fin du mois d'octobre . Violences est la "première manifestation publique" du Groupe T'chan'G. La pièce est écrite "pour des acteurs" ; ils sont là. Catherine Baugué, Ulla Baugué, André Cellier, Yann-Joël Collin, Frédérique Duchêne, Christian Esnay, Patrick Fontana, Alexandra Scicluna, Jean-François Sivadier, Serge Tranvouez. Pendant plus de sept heures. Du Théâtre. Jean-Pierre Thibaudat, dans un article écrit pour Libération, leur rend hommage en ces termes : "Sept heures et trente-cinq minutes de violences. Sept heures et trente-cinq minutes de bonheur, de douleur. Sept heures et trente-cinq minutes de théâtre intensif.(...) Une monstruosité. Radicale. Hors des normes du spectacle au plaisir tempéré, ficelé. Un entêtement obstinément excessif. Cela vous submerge, vous engloutit, abasourdit, vous êtes emporté. Fait. Et défait. Ruiné. Ravagé. Epuisé. Cela vous insupporte, vous transporte. Charivari d'émotions, de tensions. Vous sortez de là dérangé, secoué, remué. Fatigué.(...) Vous restez. Vous n'avez pas envie de parler de ce que vous venez de voir et entendre - c'est encore trop récent- mais vous avez envie d'être là. De respirer. De fumer une cigarette. De laisser le spectacle se calmer en vous. L'heure est grave et légère. Alors vous lisez cette phrase écrite en gras au bas du programme : "Il est décidé que Violences (un diptyque) sera la première manifestation publique du Groupe dans son ensemble." Et vous comprenez que ce spectacle raconte aussi et sans doute d'abord l'histoire de ce Groupe (...)". "Spectacle-Manifeste", Violences ouvre ainsi un "nouveau temps dans le travail du Groupe" ; et, en moins de quatre ans, cinq nouvelles créations verront le jour.

"A suivre..."

Au cours de cette même année 1991, D.-G. Gabily rédige Enfonçures. Oratorio/Matériau en est le sous titre. Enfonçures, comme une partition théâtrale où "théâtre (rêve d'oratorio)" rime avec "oratorio (rêve de théâtre)" : "J'ai rêvé, je rêve plus que jamais d'un théâtre d'ombres insensées et de voix rigoureuses, élancées, triomphantes : ombres d'acteurs incorporés,voix d'acteurs incorporés... et voici que j'ai écrit Enfonçures. Sujet : Hölderlin, son silence ; et contre-sujet : la guerre du Golfe, son bruit assourdissant, ses silences, autres. Un oratorio, quelque chose comme cela, si possible, dis-je. De la musique, donc, du chant, donc, dis-je." La musique a été composée par Isabelle Van Brabant. Elle est aussi à l'origine de celles de La Maison sans jardin et de Violences. (Elle créera celle de Chimère et autres bestioles.)

En 1992, paraît aux éditions Actes-Sud L'Au-delà, premier roman d'une nouvelle collection, "Générations", dont l'objet est de proposer aux lecteurs des romans dont on pense qu'ils feront date. Le milieu littéraire français salue de façon unanime ce troisième roman de D.-G. Gabily, descente dans l'univers des clochards éclairée par une irréductible désespérance et une langue baroque, libre et révoltée. En juillet de l'année 1992, un nouveau texte de théâtre de D.-G. Gabily est donné en lecture à La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, Chimère et autres bestioles ; la pièce représente la France au colloque "Profession Auteur de théâtre", organisé dans le cadre du Festival d'Avignon. (Cette première version de Chimère sera travaillée en 1995, au Conservatoire National Supérieur de Paris, par Anne Torrès, commanditaire de la pièce). En décembre de la même année, le Groupe T'chan'G crée au Théâtre de la Bastille Des Cercueils de zinc, d'après les témoignages de soldats russes revenus d'Afghanistan, témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch. L'année suivante, la pièce est reprise et fonctionne en diptyque avec la création d'Enfonçures. En 1993 toujours, D.-G. Gabily commence la rédaction de Théâtre du Mépris 3, pièce commandée par Christian Colin. Parallèlement, il dirige, à l'Ecole du Théâtre National de Bretagne, un atelier-stage qui s'achève par la création des Juifves de Robert Garnier.

Désireux de défendre l'écriture d'aujourd'hui et de lui donner une forme éditoriale, il participe à la création de la revue Les Cahiers de Prospero, publiée par le Centre National des Ecritures du Spectacle. Le premier numéro paraît en 1994 et réunit des auteurs comme Michel Azama, Philippe Minyana, Jean-Marie Piemme, Noëlle Renaude ou Eugène Durif, proche ami de Didier-Georges Gabily.

Le temps de Gibiers

En juin, la première époque de Gibiers du temps, "Thésée", est créée au Quartz de Brest. Bruno Tackels qui accompagne le Groupe T'chan'G commence la rédaction de carnets :"Juste un témoignage, quelques traces, des états de plateau, et de ce qui s'y est cherché." L'écriture de ces notes rythme un travail de création qui s'étend sur deux années. En effet, au mois de mars 1995, la seconde époque de Gibiers du temps, "Voix", est créée à Montluçon aux Fédérés, théâtre dirigé par Jean-Paul Wenzel, l'un des premiers à avoir fait confiance au Groupe T'chan'G après la lecture du manuscrit de Violences. "Phèdre, fragments d'agonie", troisième et dernière époque de Gibiers... est représentée à Rennes, en novembre 1995, au Théâtre National de Bretagne. Chacune des trois époques correspond à des temps distincts d'un travail de création qui se déroule en résidence avec les théâtres partenaires du projet. Et si le texte de D.-G. Gabily est constamment réécrit , parce que sans cesse soumis à l'épreuve du plateau, à la voix, aux corps des acteurs, il n'est de travail de création possible et revendiqué comme tel que par la prise en compte de l'ensemble de l'équipe artistique du Groupe T'chan'G qui comprend, outre D.-G. Gabily et les acteurs, les décorateurs, les costumiers, les musiciens, les techniciens de la lumière et du son, les assistants à la mise en scène. Parallèlement à ce travail commun de création, de nombreuses interventions auprès des publics sont, lors des résidences, "systématiquement" mises en place : lectures, stages, ateliers ou encore répétitions publiques. Le triptyque dans son intégralité se donne au Théâtre de Gennevilliers en décembre 1995, puis en février 1996 à Lille au Théâtre La Métaphore. Gibiers du temps fait connaître D.-G. Gabily et le Groupe T'chan'G à un public plus large. La pièce plaît et elle plaît beaucoup ; elle est aussi saluée par les meilleurs critiques. Né de l'impossibilité institutionnelle de monter le cycle intégral du mythe de Phèdre, né aussi du désir de D.-G. Gabily de créer "sa" Phèdre, le triptyque s'empare de ce mythe, "revisité" essentiellement à partir de l'Hippolyte d'Euripide. "Temps celui du mythe : qu'en reste-t-il ? et Epoque la notre, ses violences, ses égarements -c'est l'obsession principale de la pièce (...). Le monde d'aujourd'hui visité au travers de ce qui dure de ce mythe, de ses héros (fatigués ou pas), des passions qu'il véhicule (passions encore actuelles, hélas ou heureusement, selon l'endroit où l'on se place)." (Didier-Georges Gabily).

Au cours de l'année 1996, il reprend, à la demande de Jean-François Matignon, la rédaction de Lalla, ou la Terreur, (théâtre-roman).

En juillet 1996, les répétitions de Dom Juan de Molière et de Chimère et autres bestioles commencent au théâtre des Amandiers à Nanterre ; elles sont interrompues par le décès de Didier-Georges Gabily, survenu le 20 août à Paris des suites d'une opération.

"Après"

Le Groupe T'chan'G décide, à la fin du mois d'août, de poursuivre le travail de Dom Juan/Chimère :

"Didier-Georges Gabily est mort. Nous avons décidé de poursuivre le travail de Dom Juan/Chimère. Une nécessité -monstrueuse-simple-inconcevable. Chacun d'entre nous a des doutes, immenses. Ensemble nous avons décidé. Au milieu des hésitations et des désaccords, une respiration commune. Un oui unanime nous est venu. Cette chose est venue. Elle nous a dépassés, tous. Le travail, ce travail -disait-il- est plus fort que vous.

Il avait construit la moitié de la mise en scène de chaque pièce. Impossible, donc, de finir la mise en scène de Didier-Georges Gabily. Imposible, avec la même certitude, de répondre au silence par le silence. Il faut donc poursuivre.

Nous sommes aujourd'hui dans le mouvement de ce travail impulsé par Didier-Georges Gabily. Seule possible trace de ce spectacle. (...)" (Le Groupe T'chan'G).

Le diptyque formé par la pièce de Molière et celle de D.-G. Gabily est créé en octobre au Théâtre National de Bretagne par le Groupe T'chan'G. Dom Juan/Chimère est la dernière création du Groupe T'chan'G qui a continué à exister pour aller au bout du travail commencé avec Didier-Georges Gabily.

 
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