La première chose que je dis aux enfants, c'est que je ne sais pas quoi dire. Je n'ai aucune vision lointaine de l'histoire que je veux raconter. J'essaie de ne pas voir plus loin que le bout de mon nez. Je porte mes pensées jusqu'au bout de la phrase. Entre l'histoire que j'aurais envie d'écrire et celle que j'écris réellement, il y a un grand fossé. Ce n'est pas moi qui choisis. Sur le papier, ce sont les mots qui commandent. Moi, j'en ai plutôt peu à ma disposition. Avec ce peu, il faut bien que j'en fasse une histoire.
Mon premier travail quand j'écris, c'est de me défaire de l'histoire que j'ai écrite avant, de revenir à la page blanche. Cela peut prendre très longtemps.
Je compare souvent l'écriture à une biche qu'on aimerait voir dans la forêt. Il faut se lever tôt. Il faut marcher longtemps. Il faut se mettre dans un coin et ne plus bouger. L'immobilité doit être totale. Il faut se faire oublier du monde entier. Et malgré toutes ces recommandations, on ne voit rien passer. Alors, il faut y revenir le lendemain, le surlendemain et les jours d'après. Et peut-être qu'au bout de quelques mois, on aura la chance d'apercevoir quelque chose. L'écriture, il faut toujours être au rendez-vous. C'est pour cela que ça devient le centre de votre vie.
Quand des enfants me demandent d'écrire une histoire avec eux, ou quand on me propose d'animer un atelier d'écriture, je dis que ce sera tout sauf de l'écriture. Écrire, c'est une chose qui se fait tout seul. Écrire, c'est d'abord assumer le fait d'être seul, que personne ne peut vous aider, qu'il n'existe aucune méthode. C'est à chacun de trouver sa singularité. Dans un atelier d'écriture, le véritable écrivain, c'est peut-être celui qui n'arrive pas à mettre trois mots.
L'écriture, ça ne vous appartient jamais. C'est quelque chose qui vous est transmis par vos pairs, et qui peut s'arrêter demain. L'écriture, ça se loue !
L'écrivain ne doit jamais levé les yeux de sa page, pas avant d'avoir écrit le mot fin, pas avant d'avoir posé le point final sur sa feuille comme une pierre sur ses pensées pour pas qu'elles s'envolent.
Le cauchemar que je fais toujours, c'est qu'il est 20h29 et que je n'ai encore rien écrit. Dans les loges, les comédiens maquillés attendent leur texte. Dans la salle, le public attend que le rideau se lève.
Philippe Dorin
Les mots
Il y a d'abord les mots, qu'il faut faire parvenir au plus juste, au plus près. Le texte est au centre. Dans notre théâtre, les rebondissements dramatiques sont d'abord des
rebondissements de la langue. Comme dans les jeux des enfants, beaucoup se dit et très peu se joue. Dans cette histoire, les couples se font et se défont d'abord par les mots.
La danse
Se servir de la danse comme d'un rideau de scène, une façon de changer de lieu, de partenaire et de sujet en deux temps trois mouvements.
Les personnages
Les personnages doivent être à l'image du texte, sans prédisposition ni avenir. Ils n'existent que le temps de leur scène, doivent donner l'impression d'entrer là par hasard.
Ils n'en disent pas plus que ça. Seul le spectateur voit tout et peut faire lien.
La scénographie
Le rideau rouge, c'est la page blanche du théâtre. ça veut dire commencer à zéro, tout devant, face au public, comme une annonce avant la représentation.
Le rouge
Entre celui du ridicule et celui de la gourmandise, le rouge accompagne toutes les histoires d'amour. Il sera partout notre compagnon, du rideau rouge du théâtre jusqu'au baiser
final.
L'histoire
Un jeune homme pleure sa fiancée partie à l'autre bout du monde.
Une jeune fille lui dit que comme la Terre est ronde, ça veut dire qu'elle est juste derrière lui. Le jeune homme veut se retourner. Surtout pas ! Car comme le soleil ne se
lève et ne se couche que dans un seul sens, il risque de tout renverser.
Alors La jeune fille lui propose de voir sa fiancée dans ses yeux à elle, puis de l'enlacer.
Comme le jeune homme ne la voit pas, elle lui dérobe un baiser.
C'est un baiser volé. Le jeune homme condamne la jeune fille à le porter à sa fiancée. Comme c'est au bout du monde, la jeune fille lui demande juste de l'élancer.
Petit tour de danse.
Mais un baiser volé, tout le monde le sait, et tout le monde en veut. Déjà un nouveau soupirant se présente devant la jeune fille.
Pensées
Une suite de petits duos, de petits numéros ponctués par une valse, qui comme un rideau de scène permet de changer de lieu, d'amoureux et de sujet en deux temps trois
mouvements.
Est-ce l'amour qui passe ou les amoureux qui sont changeants ? Uniques ou multiples, les histoires d'amour nous transportent. Ce sont elles qui font tourner le monde.
Dans notre théâtre, les rebondissements dramatiques sont d'abord des rebondissements de la langue. Les couples se font et se défont d'abord par les mots.
Entre celui du ridicule et celui de la gourmandise, le rouge accompagne toujours les histoires d'amour. Du rideau rouge de la scène à celui du baiser final, il sera le fil
conducteur du même mot.