14 novembre 2008
Le théâtre est souvent affaire de voyage. On se croyait chez soi, et l'on se trouve soudain jeté sur les routes du vaste monde. Car il faut bien qu'arrive le jour où l'innocence
enfantine se heurte à la cupidité, à l'injustice, à la brutalité de ceux qu'on dit adultes, et qui ont depuis bien longtemps oublié leur propre enfance ; le temps
arrive fatalement où l'on croise le mal et la mort, comme des ombres qui s'allongent derrière la cruauté, l'indignité, voire tout simplement la faiblesse ou l'absence de ceux
qui vous ont précédés sur le grand chemin. On peut être, par exemple, la fille unique d'un pauvre meunier, qu'il a livrée par imprudence au Diable. Elle a beau être trop pure
pour qu'il s'en empare, comment pourrait-elle rester auprès de son moulin après ce qui lui arrive ? On peut être le plus jeune des trois fils du roi, qui entend clouer les
planches du cercueil du souverain : comment le tendre Benjamin pourrait-il ne pas se mettre en quête du seul remède qui puisse sauver le vieil auteur de ses jours ? On
peut être, enfin, une petite orpheline à qui son père présente, un an après la mort de sa mère, la méchante femme qu'il vient d'épouser. Aucun labeur, aucun tourment ne
parviennent à lui faire quitter la place, mais quand sa marâtre lui fait croire qu'elle a provoqué la mort de son père, comment pourrait-elle ne pas prendre la
fuite ?
Il faut partir. Comme dans tant de pièces de Shakespeare, dont Olivier Py aime à rapprocher l'esprit et la fraîcheur de ces vieux contes. Il faut, comme Rosalinde, rejoindre la
forêt des Ardennes, ou s'exiler comme Cordélia en France, ou faire naufrage sur les côtes de la Bohême, comme Perdita. On survivra grâce à l'amour, à l'amitié, car "il est un
Dieu au ciel", dit Benjamin à la fin de L'Eau de la Vie, qui reconnaît les cœurs purs", c'est à- dire qui leur donnera toujours les moyens de se faire reconnaître et de
se reconnaître entre eux. On finira par rencontrer son Prince ou sa Princesse, et malgré les trompeurs et les rivaux, malgré les philtres et l'oubli, malgré tous les
déguisements du grand Calomniateur qui travaille sans cesse à séparer ce qui doit être uni, on trouvera sa vraie place, la seule qui vaille, auprès de l'être élu de son
coeur.
Pour cela, on peut faire appel à des alliés, soit dans le monde, soit hors de lui (et le théâtre d'Olivier Py est l'un des lieux où cette distinction s'estompe le plus
visiblement). On peut compter sur la fidélité d'un Jardinier, l'homme qui sait que les fleurs conduisent aux fruits, mais qu'elles ont aussi leur langue et leur beauté propres.
On peut rêver aussi qu'un Ange passe (chez Py, il en passe toujours un, qui ne demande qu'à être connu). L'Ange et le Jardinier, la nature et la grâce, le règne des saisons qui
préside à la ronde des corps et celui d'un tout autre Temps en lequel les âmes mûrissent : telles sont les deux rencontres que les héros de ces contes sont toujours en
droit d'espérer. Rencontres auxquelles il conviendra désormais d'ajouter, comme on le verra avec la création de La Vraie fiancée, celle d'une troisième figure, venue
rejoindre les deux précédentes du plus profond de la pratique théâtrale d'Olivier Py, et qui hante ses scènes depuis La Nuit au cirque et La Servante :
celle du Comédien, autre voyageur par excellence - celui qui permet au vrai de se gagner en se mettant en jeu, et à l'être de se retrouver en se répétant.
Sous tous ces parcours, une même initiation. Avec son décorateur et costumier de toujours, Pierre-André Weitz, avec Stephen Leach qui signe la musique de la plupart de ses
spectacles (dont celle de l'Orestie, qui lui a récemment valu le Grand Prix du Syndicat de la Critique Dramatique), Olivier Py a choisi de souligner discrètement la
parenté entre les histoires. D'abord en confiant tous les rôles à une équipe restreinte d'interprètes ; quelques masques, quelques traits de maquillage (également
conçus par Pierre-André Weitz) suffisent à différencier les personnages sans nuire à leur air de famille : tous sont musiciens de la même fanfare. Ensuite, en employant un
même matériau scénique. Un moulin couleur de sang y devient palais de métal bruni ; il suffit que ses parois basculent, puis se redéploient à la façon d'un pliage
japonais. Un mur d'ampoules se métamorphose en pluie de lucioles ; un mince tréteau de bois devient un pont semé d'étoiles... Trois couleurs dominent ce petit théâtre
du monde. Rouge infernal et vital, noir profond de la perte et du recueillement, or des ambitions et des gloires, leurs sens se nuancent à mesure que les contes progressent et
que les voyages parviennent à leurs étapes décisives.
En quoi consiste le trajet qui traverse les trois contes et leur atmosphère commune ? Il est à la fois adieu nécessaire au monde enfantin, ouverture aux rencontres
essentielles, mais découverte aussi, et préservation par delà les épreuves, d'une enfance pareille à une source secrète, sauvegardée jusque dans l'âge adulte. Autant de caps
qu'on ne peut franchir, à en croire cette trilogie composée par Olivier Py, sans s'être expliqué avec la puissance du père. Et il y a autant de voies pour y parvenir qu'il y a
de rencontres que l'on peut faire en route, mais aussi de manières pour les pères de se méprendre sur leur pouvoir. Tel en abuse, tel autre l'abdique ; et entre les
deux attitudes, les différents dosages d'excès et de défaut donnent lieu à des possibilités presque infinies. C'est ainsi que la Jeune Fille laisse simplement derrière elle,
pour ne plus jamais le revoir, celui qui a consenti à lui couper les mains pour que le Diable puisse l'emporter. Impossible en effet de revenir à un tel père, qui ne peut tout
au plus qu'être oublié. Car il n'a pas seulement abusé de son autorité en traitant la malheureuse comme une chose inerte : cette autorité, il l'a aussi bien abdiquée à
l'instant où il a renoncé à la défendre des atteintes du démon. Faute de pouvoir tendre la main à son père à jamais perdu, il suffit donc à l'héroïne, devenue princesse, d'avoir
pu se marier malgré sa mutilation - et même d'avoir deux fois donné sa main à l'élu de son cœur : une fois en-deçà, une fois par-delà l'oubli et les épreuves. Le héros de
L'Eau de la Vie, au contraire, doit se réconcilier avec celui qui va le reconnaître enfin comme son successeur. Le roi, il est vrai, s'est montré atrocement injuste,
mais ne le fut que par ignorance et méconnaissance. Il faut donc lui parler et laisser sa chance à la réconciliation, car ce père-là, jusque dans sa fureur mortelle, n'a ni
renoncé à son rôle, ni renié ses sentiments : s'il demande à son enfant condamné à mort de ne plus le regarder "comme un père", il ne peut s'empêcher, deux phrases plus
loin, de l'appeler son "cher et tendre fils", si bien qu'il détiendra toujours et malgré tout une part essentielle de sa joie. Et sans doute faut-il en dire autant du père de la
Vraie Fiancée, coupable d'aveuglement et de négligence, mais qui vient retrouver sa fille dès que son cœur s'est réveillé.
Tout est bien, dit-on, qui finit bien. Chemin faisant, on aura entrevu quelques traits de la dureté du monde. On aura croisé des enfants exploités qui enrichissent par leur
labeur des adultes sans scrupules. On aura cru voir le sang jaillir des poignets d'une pauvre fille en robe blanche (les rubans de feutre rouge qui tremblent sous ses manches,
qui rendent peut-être hommage au Titus Andronicus de Peter Brook, suffisent à signifier sa douleur et sa déréliction sans faire perdre de vue qu'il s'agit de théâtre).
On aura surpris la Mort qui rôde, toujours à l'affût... On aura affronté des peurs, y compris celles que l'amour peut susciter. En un mot, on se sera nourri de la sagesse naïve
et de la gravité légère des contes, qui savent se faire entendre des enfants de tous âges, prendre au sérieux leur force et respecter leur volonté de savoir et de grandir.