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La Pièce

Comment un minuscule événement de la vie quotidienne - une irrépressible fringale nocturne - peut-il entraîner une série de conséquences imprévisibles et mener un pauvre affamé jusqu'aux frontières de la mort ? Lorsque Sémione Podsékalnikov se réveille en pleine nuit, il ne se doute pas qu'en quelques heures il se retrouvera dans la position d'un homme au bord du suicide, courtisé par nombre de ses congénères désireux de récupérer son acte pour la défense de leurs intérêts, divers et variés. À la faveur d'une simple méprise, Nicolaï Erdman construit une machine théâtrale infernale qui, une fois enclenchée, ne peut plus s'arrêter. Famille, amis, voisins se trouvent engagés dans une course folle qui pourrait apparaître comme une gentille comédie de mœurs, si elle ne laissait deviner l'image d'une société toute entière, celle de l'Union soviétique de Staline. C'est justement ce qui a valu à l'auteur de ne jamais voir sa pièce jouée, la censure l'ayant frappée avant même la première représentation. Si ce portrait au vitriol d'un monde schizophrénique reste bien sûr d'actualité, ce sont surtout les questions métaphysiques sur la vie et la mort véhiculées par cette comédie dramatique qui nous la rendent proche et troublante. On rit beaucoup des malheurs de Sémione Podsékalnikov, victime manipulée mais finalement presque consentante de la folie qui l'entoure. Mais on s'émeut aussi de son sort, comme de celui de l'ensemble des personnages qui le poussent vers l'irréparable : une ribambelle de spécimens humains qui tentent par tous les moyens de faire entendre leur voix pour, simplement, survivre. Dans un pays où « ce qu'un vivant peut penser, seul un mort peut le dire », l'unique moyen d'échapper au cauchemar est peut-être de le rendre totalement farcesque. C'est ce qu'a fait avec courage et talent Nicolaï Erdman, réduit au silence en son temps. C'est ce qui a donné envie à Patrick Pineau, qui interprète le rôle-titre, et à sa troupe de s'emparer de ce texte, assassiné puis ressuscité, pour célébrer la force du théâtre.

Écrite en 1928, Le Suicidé est la seconde et dernière pièce de Nicolaï Erdman (1902-1970). Si le dramaturge russe connut un retentissant succès avec sa première oeuvre, Le Mandat, le destin de son nouvel opus fut tout autre. Quelques jours avant la première, malgré le soutien du metteur en scène Meyerhold et de l'écrivain Boulgakov, la pièce fut censurée par le régime stalinien. Arrêté à plusieurs reprises, exilé en dehors de Moscou, Nicolaï Erdman renonça à l'écriture théâtrale. Il décéda en 1970, douze ans avant la première représentation du Suicidé en Russie et dix-sept ans avant que la pièce ne soit publiée pour la première fois. Écrivain dans une époque hostile à la critique et à la liberté d'expression, Nicolaï Erdman sut manier avec dextérité la comédie pour servir un propos à la fois humaniste et politique, au même titre que Gogol auquel il est souvent comparé.

Jean-François Perrier