Espèces d'espaces de Georges PEREC
> Atome-Z de Philippe BOISNARD
> Poteaux d'angle, Façons d'endormi, Façons d'éveillé de Henri MICHAUX
> Panoptique de Jeremy BENTHAM
> Voyage autour de ma chambre de Xavier De MAISTRE
> Ici ou là-bas de Franck LAROZE
"Vivre, c'est passer d'un espace à un autre,
en essayant le plus possible de ne pas se cogner."
Georges PEREC, Espèces d’espaces
Engagée depuis plusieurs années dans une double démarche artistique visant, d’une part, à explorer l’écriture scénique des corps, des images et des sons en s’appuyant sur les nouvelles technologies numériques en temps réel et, d’autre part, à expérimenter de nouvelles conditions de production de l’œuvre théâtrale, en particulier autour de l’élaboration du matériau textuel de scène et de la place des créateurs de dispositifs interactifs, la Cie Incidents Mémorables présentera sa nouvelle création les 11 et 12 mai 2007 à La Filature, Scène nationale de Mulhouse où elle est en résidence depuis 2003.
Deuxième volet d’un « cycle Oulipo » inauguré par son metteur en scène Georges Gagneré, avec la création de La Pluralité des mondes d’après Jacques Roubaud en 2005 à La Filature, Espaces indicibles est né de la lecture d’Espèces d’espaces de Georges Perec et du désir d’associer à la fois un acteur et une danseuse, un chorégraphe – Jean-marc Matos -, un auteur - Franck Laroze – et toute une équipe de compositeurs de sons et d’images numériquement malléables en interaction directe avec l’action scénique. L’élaboration du spectacle devant autant aux uns qu’aux autres, dans un souci d’« objectivité plurielle » et de mise en réseau des savoir-faire techniques et artistiques.
Avant d’être ce qu’évoque déjà son titre, c’est-à-dire un spectacle dévoilant des espaces difficilement dicibles, espaces indicibles sera donc aussi une forme scénique inédite par laquelle des imaginaires – des espaces mentaux – aux formes d’expression différentes tenteront de fusionner afin que le spectateur, pour reprendre les mots de Jules Supervielle, « comme un voyageur qui arrive de loin, découvre en intrus son paysage lointain ».
Note d'intention de mise en scène
par Georges Gagneré
« Comment faire pour se cogner le moins possible en passant d'un espace à l'autre ? » Reprenant la phrase de Georges Perec, nous invitons à reconsidérer ce qui peut sembler certain et intangible : notre rapport à l'espace. Chaque individu parcourt depuis sa naissance l'histoire génétique de l'humanité et apprend à utiliser en quelques années ce que les hommes ont mis des milliers d'années à conquérir : la conscience et le langage. Cet exploit insoupçonné advient parce que l'homme a su s'approprier l'espace qui l'entourait, le dompter et émerger sur un territoire qu'il fallait conquérir et transformer.
Et bien avant la révolution informatique et l'irruption d'Internet, Georges Perec a eu l’intuition, dans son recueil Espèces d'Espaces, de remettre en jeu ce que nous avions peut-être oublié. « Ce que nous appelons quotidienneté n'est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d'anesthésie », nous rappelle-t-il. Aujourd'hui, l'anesthésie n'est plus possible car nous sommes embarqués dans une transformation profonde de notre rapport à l'espace et au réel, d'abord par la substitution de l'image au texte dans la sphère relationnelle, puis par la création d'un espace virtuel d'échange permanent. Nous sommes potentiellement tous connectés et le fluide de cette connection est un matériau audiovisuel totalement malléable. Ce n'est plus une prédiction, c'est la réalité. Elle est inscrite dans le destin des humains à vivre sur une petite planète de plus en plus nombreux dans des réseaux urbains de plus en plus complexes.
En réveillant notre curiosité du quotidien, Georges Perec m’a entraîné vers d'autres auteurs qui ont aussi expérimenté dans leur écriture un bouleversement de la sensation d'espace. Michaux, tout d'abord, qui invente des mondes dont il ne semble pas lui-même avoir la clef. Et très rapidement la nécessité d’un montage textuel à plusieurs facettes s’est imposée et j’ai demandé à mon complice théâtral, l’auteur Franck Laroze, de composer la matière textuelle du spectacle et d'écrire, avec les « témoignages » d’autres auteurs, une circulation possible dans la sensation d'espace. Le titre du spectacle est une gageure, espaces Indicibles, alors pourquoi du texte ? Parce qu’une parole incarnée, avec des images ou des sons interprétés, sont des véhicules d’émotions et de pensées que nous ferons entrer en fusion sur le plateau avec un acteur et une danseuse.
Depuis longtemps en effet, j’avais envie, avec l’acteur Christophe Caustier, d’aborder un rapport chorégraphique au plateau. Nous l’avions tenté sur nos précédentes collaborations et nous avons choisi, cette fois, de poser le dialogue direct avec la danse comme un enjeu central de l’interrogation des espaces. Jean-marc Matos, chorégraphe qui s’est souvent confronté à la question de l’espace et des rapports entre danse et matériaux audiovisuels, nous accompagne sur cette aventure. Un acteur et une danseuse, c’est aussi un homme et une femme et probablement deux postures différentes d’appropriation spatiale. Nous souhaitons inverser les rôles et laisser la danse renverser le monopole de la parole théâtrale.
Reconsidérant l'espace, nous sommes conduits à reconsidérer les relations entre ceux qui l'habitent. Comment cohabitons-nous ? Et en premier lieu, comment travailler ensemble à la représentation du spectacle pour notre public ? De même que le matériau textuel du spectacle n'est pas composé d'une seule main, l'équipe de réalisation scénique proposera la pluralité de ses manières de considérer l’espace aux spectateurs. Pour ce faire, elle construit à chaque instant les conditions les plus favorables à l'agencement organique des espaces sonores, visuels, scénographiques et émotionnels. Cette construction est le fruit d’une collaboration permanente avec des magiciens de la composition numérique : le compositeur Tom Mays, le vidéaste Gregory Lasserre et les spécialistes de la composition visuelle en 3D et en temps réel, Christian Jacquemin et Jonathan Lee Marcus, écriront cette odyssée spatiale autour d'un acteur et d'une danseuse. Entre les mots, les lignes de code de programmation, les gestes amplifiés par des capteurs et traqués par des caméras, les souffles, les lumières et les images, les voix et les corps en action, se dévoileront alors toutes les interrogations d’espaces indicibles.
Note d'intention dramaturgique
par Franck LAROZE
L’espace : une espèce en voie de disparition ou de prolifération ?
"Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie" : cette pensée de Blaise Pascal (Pensées, n° 206) résume à elle seule le fondement anthropologique de notre rapport à l’espace. Quoi de plus anodin en apparence que l’espace alentour, familier, et quoi de plus angoissant que l’immensité des espaces inconnus ? Pour combler l’écart entre l’intimité du foyer originel et la béance du ciel, l’humain a longtemps peuplé le second de dieux supposés veiller sur le premier. Puis cela n’a plus suffit, et il a bien fallu partir à la conquête de tous les espaces, réels ou imaginaires : de soi-même en somme, avant de – tel Ulysse – revenir se plonger dans son immensité intime pour y entendre résonner d’autres « musiques des sphères » ou, du moins, retrouver son simple « Être-là » (« Dasein », Martin Heidegger, Sein und Zeit). L’histoire de notre rapport à l’espace, nous enseignent les sciences neurocognitives, ne serait donc rien d’autre que l’histoire du développement de notre conscience (Julian Jaynes, The origin of consciousness in the breakdown of the bicameral mind).
Or, qu’en est-il aujourd’hui de notre rapport à l’espace, et que peut en dire le théâtre qui est déjà, en soi, un art de l’organisation sensible d’un espace donné ? Aujourd’hui que tout l’espace de notre planète a été investi, cartographié, que le cerveau humain demeure la dernière terra incognita à « conquérir » et que le seul mot d’ « espace » nous fait davantage instinctivement penser à celui qui se trouve au-dessus de nos têtes que sous nos pieds ? Et alors même que les savoirs scientifiques nous enseignent qu’il n’existe plus d’espaces que « circonscrits numériquement » par des appareils de mesure de plus en plus perfectionnés (Paul Virilio, L’espace critique), que l’œil même de l’observateur est ce qui « crée » ces espaces qui, psychologiquement, peuvent être ramenés à de simples (re)constructions mentales, l’interface des écrans et des divers médias ayant progressivement instauré une sorte d’ « ubiquité » numérique virtuelle brouillant tous nos repères traditionnels et contribuant à faire de « là-bas » le miroir de l’« ici » ? L’espace serait-il une espèce en voie de disparition ? Dès lors, comment se sentir encore appartenir à tel ou tel « espace » et, plus prosaïquement, comment vivre en appréhendant la multiplicité des espaces que nous avons à traverser au cours d’une existence, sachant que nous arpenterons aussi des espaces communs différemment perçus par autrui ? Ou l’espace ne serait-il pas plutôt une espèce en voie de prolifération, engendré par la multiplication des espaces imaginaires œuvrant à les concevoir, « neuronalement connectés », les croisant, les superposant, les coupant ou les amalgamant : de l’insondable du réel, l’espace se serait-il donc démultiplié en « espaces » par l’exponentiel du virtuel ?
Afin d’explorer cette problématique paradoxale, Georges Gagneré m’a proposé une sorte de contrainte oulipienne d’en passer par les textes d’autres auteurs. Juste contrainte, tant une seule écriture ne saurait suffire à rendre compte de tous les types de rapports aux espaces. Et accorder plusieurs voix est aussi une sorte d’écriture qui se prête particulièrement à cet autre exercice qui sera de réécrire la trame du montage au fil de la fusion avec les autres arts et technologies convoqués sur le plateau : une autre forme d’écriture scénique, pour un autre espace scénique.
Aussi, en vue d’esquisser une sorte de « voyage fractal » au cœur de ces questions, nous sommes-nous tournés vers nombre d’auteurs, chacun au(x) voie(s)/voix singulières, tous tissant une sorte de beauté collective à l’étrangeté radicale. Pour les faire dialoguer « à distance », nous avons envisagé un premier montage textuel qui sera ensuite, lors des phases de répétition avec toute l’équipe artistico-technique, dé/re-structuré par la magie des outils numériques convoqués sur le plateau afin de rendre plus sensible ce que les mots eux-mêmes ne parviennent que très difficilement à évoquer.
Dans Espèces d'espaces de Georges PEREC et les divers recueils d'henri MICHAUX choisis, ces derniers brisent le flux de la pensée ordinaire, traquent l’étrangeté là où le sens commun l’a oubliée : l’espace, les espaces qui nous entourent, du plus prosaïque au plus cosmologique, d’un lit aux galaxies, de la ville au centre de la terre. Les énumérations de Perec et les formes oniriques de Michaux font vaciller les formes stables, nous mènent, par un parcours ironique mêlé de tendresse, vers l’indétermination toujours plus grande des espaces et des formes.
D’autres auteurs nous ont ensuite aidé à esquisser notre parcours ; non à le préciser, mais à en accroître encore le nombre des « facettes spatiales » : Philippe BOISNARD nous entraîne dans les spirales d’un monde où les réflexes anthropologiques se sont transmués en un vaste réseau neuronal, Jérémy BENTHAM – le « juriste humanitaire » - nous plonge dans la description d’un « espace sécurisé » où « tout voir sans être vu » sonne aujourd’hui d’une façon prémonitoire, puis Blaise CENDRARS nous ramène à la fulgurance d’un « espace absolu » subitement dévoilé, dont l’apesanteur nous ramène aussi à celle de l’espace utérin, et Xavier DE MAISTRE nous lance des clins d’œil moqueurs d’une époque où, déjà, il n’était pas besoin des outils technologiques pour se cantonner à l’« egosphère » (P. Sloterdijk, Écumes – « Sphères III ») d’une chambre ouvrant sur d’autres mondes imaginaires, d’autres espaces sensibles à investir virtuellement par la pensée.
Espaces indicibles, ou comment ouvrir collectivement des portes sur l’étrangeté radicale de ce qui nous semble le plus évident ; le(s) vide(s) dans le(s)quel(s) nous cherchons à inscrire la plénitude de nos existences ? Les dire ne suffira pas : il s’agira de les montrer, voire de les faire entendre, pour les faire vraiment ressentir.
Note d’intention sur le rendu graphique interactif 3D
par Christian Jacquemin, LIMSI-CNRS
La collaboration scientifique entre le LIMSI et la Compagnie Incidents Mémorables et son metteur en scène Georges Gagneré s'est déjà concrétisée lors de la mise en scène de La Pluralité des Mondes à La Filature de Mulhouse en décembre 2005. La collaboration a alors porté sur le thème des accessoires virtuels et de l'augmentation du jeu de l'acteur par le biais de rendus graphiques spatialisés interactifs. L'acteur Christophe Caustier était équipé de capteurs qui lui permettaient de manipuler en temps réel des objets physiques virtuels et d'augmenter ainsi son expression scénique. Cette collaboration a donné lieu à une première publication scientifique qui a été présentée au workshop « Reactor » de la conférence HCI à Londres en septembre 2006.
Ce travail sur la vidéoscénographie interactive va se poursuivre dans le cadre d’espaces indicibles et va s'orienter vers l'utilisation d'espace virtuels afin d'augmenter l'espace scénique et le jeu de l'acteur. Trois premières maquettes ont été réalisées qui portent sur les topologies suivantes : - un espace courbe pouvant se retourner et permettant d'engloutir ou de faire surgir la perspective d'un puits, - une perspective sur une cité linéaire, régulière, stratifiée que l'on peut parcourir indéfiniment avec des effets de miroir et de glissement pour en augmenter l'aspect onirique, - un parcours dans un paysage impressionniste où lignes et courbes se croisent pour donner l'illusion d'un voyage ferroviaire, enneigé et irréel.
Lors du travail vidéoscénographique qui sera réalisé pour espaces indicibles, nous approfondirons les relations entre les positionnements de l'acteur et de la danseuse dans l'espace scénique, leurs déplacements, leurs gestuelles (sauts, simulation de chutes, ralentis, rotations...) et le rendu temps réel de la scène virtuelle. Il s'agira de développer des correspondances redondantes, complémentaires, décalées, contrapunctiques ou polyphoniques entre leur jeu et la perception de l'espace projeté afin d'augmenter la portée de leur expression scénique par le médium numérique.
Des recherches seront également proposées en collaboration avec le compositeur Tom Mays sur les corrélations entre les rendus sonores et graphiques spatialisés. Dans La Pluralité des Mondes, les espaces sonores sur le voile, les foules de mots, les stores, le magma avaient été conçus simultanément avec les espaces graphiques pour renforcer les perceptions sensorielles et émotionnelle des spectateurs. Ces travaux sur la complémentarité entre les modalités auditives et graphiques seront poursuivis dans le cadre d’espaces indicibles, en particulier sur la perception spatiale et la dynamique des déplacements et des positionnements dans ces espaces.
Note d'intention musicale
par Tom Mays
La collaboration avec George Gagneré et la Cie Incidents Mémorables, qui a commencé il y a un peu plus d'un an par la participation au spectacle La Pluralité des Mondes, fait évoluer de façon importante mon travail de compositeur et développeur de systèmes interactifs temps-réels.
La caractéristique la plus sensible d'un travail pour le théâtre est qu'il faut toujours penser que les idées, et par conséquent les programmes et les outils que j'amène dans l'espace de répétition, doivent pouvoir s'articuler, s'adapter et même se transformer de façon réactive et rapide en fonction des besoins du plateau. Une partie de cette réactivité dépend aussi du passage des outils d'exécution musicale au régisseur numérique qui a une certaine marge de manœuvre et une certaine souplesse d'interprétation des musiques et des systèmes que je lui fournis. Pour réussir ce passage, il faut nourrir une collaboration étroite avec ce régisseur et le faire participer à certains aspects de la création (prises de son, réalisation des séquences de déclenchements des fichiers son et des trajets de spatialisations, entraînement et formation dans l'environnement d'exécution, etc.).
Pour le travail spécifique à ce nouveau projet de collaboration qu’est espaces indicibles, il y a plusieurs domaines que je vais développer et approfondir.
Le premier c'est évidemment le concept musical et sonore en relation avec les textes et le propos de la création. Il s'agira d'un travail autour des espaces réels et virtuels, des espaces évoqués et des espaces musicaux abstraits à partir d'éléments musicaux et sonores qui ne vont pas seulement accompagner les acteurs, mais les propulser, les motiver et les inspirer dans leurs actions.
Le deuxième domaine c'est le système des "instruments" basés sur la captation par caméra vidéo. Ce travail, entamé depuis un peu plus d'un an, a déjà été utilisé pour la création de La Pluralité des Mondes en 2005, pour l’installation sonore interactive Acousmeaucorps, pour la création d'un instrument gestuel que j'utilise souvent dans l'improvisation musicale, ainsi que pour un spectacle de danse interactive, Crossroads. Il s'agit actuellement d'un système de déclenchement d'échantillons ou bien de l'excitation des nappes de résonance, mais je vais développer un nouveau mode de fonctionnement qui sera un jeu de construction purement musical avec des phrases ou des notes génératives issues des algorithmes temps-réels qui jouent des sons de synthèse. Les déplacements dans les différents carrés d'une grille prédéfinie de 9x9 carrés vont donc relier des phrases entre elles et créer des formes plus conséquentes.
Le troisième domaine important à travailler c'est la spatialisation sonore multicanal (5.1 ou 7.1) pour créer et différencier les différents "espaces" sonores du spectacle. C'est un travail essentiel à faire avec chaque son émis en rapport avec la scénographie, la vidéoscénographie et l'expérience d'écoute du public.
Le quatrième domaine concerne les rapports d'interactivité parmi les "acteurs" du plateau (comédien et danseur), la musique, et les moteurs d'image 3D de Christian Jacquemin – avec qui j'ai entamé une collaboration de recherches sur les différents modes de rapports entre la musique et l'image 3D. Un réseau sera créé qui permettra d'envoyer des données de captation (capteurs/caméras) parmi tous les ordinateurs de la régie. Ces communications sont essentielles pour créer des espaces unis à partir d'éléments divers (plateau, public, jeu scénique, musique, image 3D, régie...).