Deux hommes autour de la quarantaine, dans une maison de campagne louée, prennent le petit déjeuner. Ils ont déserté, abandonné femmes enfants et travail, pour tenter de retrouver
un sens à leur vie. Qui sont-ils ? Qu’ont-ils encore à réaliser ? Comment ne pas mourir avant de s’être rencontré soi-même ? Autant de questions qui les
tourmentent, dans ce qu’on devine une vie professionnelle et amoureuse plutôt réussie, en tout cas, loin des tracas matériels.
Pour cette retraite, cette désertion, ils se sont fixés des règles, une hygiène du corps et de l’esprit qui doit être le ferment de leur renaissance. Activités diverses :
marche, lecture, jardinage, méditation et interdiction de présence féminine pour ne pas être tenté par des aventures d’un soir. Ils sont là depuis quinze jours, peut-être trois
semaines, et cette cohabitation, cette accumulation de rites, commencent à leur peser. Sans se l’avouer, ils pressentent avoir recréé une prison, un couple, aussi sinon plus
oppressant, que celui qu’ils ont fui et qu’ils formaient avec leurs épouses respectives.
Chaque soir l’un des deux prend la voiture et va conduire pour se détendre dit-il, sans doute pour se sentir encore libre. Durant l’une de ses escapades, il rencontre un jeune
homme qu’il ramène dans la maison et qu’il voudrait embaucher comme homme à tout faire. Soudain, la présence de ce jeune homme vécu par l’autre comme un intrus, car spécialement
beau, particulièrement étrange, va faire exploser ce qui ne tenait déjà que sur un mensonge partagé. Quelle est cette grâce qui émane de lui ? Que réveille-t-il chez l’un et
l’autre, que va-t-il troubler ? Quelles frontières va-t-il faire franchir ? Il est fragile, désemparé, pauvre, il est Cendrillon. Il faut le sauver. Qui le
sauvera ? Y a-t-il un prince parmi eux ? Ce jeune homme va révéler les tensions et transformer cette première désertion en une désertion d’un autre genre. Il va enfiler
une robe oubliée par une locataire précédente, douceur d’une autre peau, d’un autre corps, d’un sexe différent, qui le fait accéder à lui même. Médusés, les deux hommes découvrent
la désertion du sexe, le mélange des identités. Qu’est-ce que c’est être une femme ? Qu’est-ce que c’est faire l’expérience d’un sexe qu’on aime posséder ? Est-ce que le
deviner, l’approcher, le mimer ferait qu’on parviendrait à mieux vivre avec ? Qu’est-ce que c’est être séduit par un homme en robe ? C’est aimer la femme en lui ou
l’homme en dessous ? Est-ce qu’on reste un homme qui aime les femmes quand on aime un homme en femme ? Est-ce qu’on peut naître femme dans le corps d’un homme ?
Après s’être désertés euxmêmes, chacun d’eux va se découvrir dans l’autre et accoucher, comme le théâtre le permet, d’un homme réconcilié, d’un homme habité.
Pauline Sales