Couverture de Saint Elvis

Saint Elvis

de Serge Valletti


Saint Elvis :Comment j’ai écrit certaines de mes pièces

par Serge Valletti

Avril 2002

à Raymond
« Ce qu’il y a de bien dans ce qui est mal
c’est ce qu’il y a de mal dans ce qui est bien.
Et inversement ! »
Tango anonyme

Je me suis toujours proposé d’expliquer de quelle façon j’avais écrit certaines de mes pièces (Papa, "Comme il veut !", Si vous êtes des hommes !, Au rêve de gosse et Poeub).

Il s’agit d’un procédé très spécial. Et, ce procédé, il me semble qu’il est de mon devoir de le révéler, car j’ai l’impression que des écrivains de l’avenir pourraient peut-être l’exploiter avec fruit.

Comme toute idée géniale elle est le résultat du hasard. Et pour comprendre comment naît ce hasard il faut commencer par la genèse.
Au siècle dernier, vers le début de la décennie 90, j’avais alors presque terminé mes quarante premières années et ma principale activité jusque-là avait été de participer modestement à l’aventure théâtrale française. Acteur, comédien, metteur en scène, éclairagiste, chanteur, scénariste et dialoguiste, dessinateur intime et auteur dramatique avaient été mes masques successifs.

À cette époque-là j’étais à la tête d’une vingtaine de pièces de théâtre : des duos, des solos et quelques pièces à plusieurs personnages. Je tournais un peu en rond dans ce qu’il est convenu d’appeler l’inspiration. Pourquoi écrire une pièce de plus ? Que dire ? À qui ?

Je n’avais pas encore compris que mon principal interlocuteur était moi-même, et que c’était à cette personne que je connaissais si peu qu’il convenait que je m’adresse en priorité.
Comme toujours j’écrivais des sortes de débuts de pièces, des tentatives de fictions, des bouts désordonnés.
Un soir, plus précisément, j’écrivis une dizaine de pages influencées par l’actualité du moment. Il s’agissait d’un personnage borgne, ayant trois filles et voulant se trouver une fiancée présentable en remplacement de sa femme qu’il avait répudiée car elle avait posé toute nue dans les magazines. Tout le monde aura reconnu le Conducator de Montretout.

Sur ces entrefaites arriva l’événement de la profanation du cimetière de Carpentras. J’en fus profondément choqué et me vint la furieuse envie d’écrire sur les folies de l’extrême-droite. Je repris le travail sur mes dix pages déjà commencées, mais je ne savais pas comment continuer. Tournant et virant dans mon laboratoire, j’étais sur le point d’abandonner lorsque dans mon miroir je me vis me frapper le front de la paume de la main droite :
– Bon sang ! mais c’est bien sûr ! Le Roi Lear ! C’est le Roi Lear ! m’entendis-je hurler intérieurement.
Ne faisant ni une ni deux, et ni trois ni quatre d’ailleurs, je me précipitais sur le volume de la Pléiade dans laquelle il y avait cette oeuvre.

Et c’est là ! À cet instant ! Que j’eus l’idée ! La seule ! La vraie !
Bien sûr il s’agissait aussi d’un homme qui avait trois filles, il y avait aussi une histoire d’aveuglement, un fou... etc., etc., mais au lieu de lire la pièce pour m’en inspirer, pour (comme on dit) me donner des idées, pour comprendre intellectuellement où l’auteur avait voulu en venir, etc., je décidais de tout simplement recopier les noms des personnages à la suite pour faire ressortir la structure de la pièce. Non, pas son sens, mais son organisation : cinq actes, un certain nombre de scènes, un certain nombre de personnages. J’étais maintenant à la tête d’une sorte de squelette de pièce. Comme un dessin qu’il me fallait remplir de couleurs.
Pour la première fois j’allais écrire une pièce en sachant exactement où j’en étais dans son déroulement. Il me fallait maintenant inventer mais à l’intérieur d’une structure déjà établie en ayant à l’esprit simplement les souvenirs que j’avais de cette pièce, les différentes mises en scène auxquelles j’avais assisté et toutes mes lectures anciennes. Je puisais ainsi dans mon réservoir de sensations intimes plutôt que dans une démarche sensée, faisant confiance au squelette que j’avais en face de moi.

Deux personnages parlent pendant exactement quatorze répliques puis arrive un autre personnage... À moi de le faire parler, sans autre raison que la structure imposée. Me voilà dirigeant une troupe de marionnettes qui n’en font qu’à leur tête. Je suis à la fois directeur et esclave. Je m’en sors en inventant coûte que coûte !
En allant chercher au plus profond de moi-même au lieu d’attendre que ça tombe du ciel. Je gratte, je m’enfonce, je détourne, j’enfreins parfois même mes propres règles. Je suis libre !

Épuisé mais libre ! Pour preuve de ce que j’avance, on pourra remarquer les noms des différents personnages. Parfois il reste en eux sous forme de fragments une sorte de marque de fabrique qui indique d’où ils viennent : ainsi dans ma pièce Papa du dénommé Corned-Beef qui vient de Cornouailles, de Alban qui vient de Albany, de Ed qui vient de Edgar...
Dans d’autres pièces par exemple Yaguel qui vient de Iago...

Pendant longtemps j’ai hésité à révéler ce procédé car j’avais peur que des gens mal intentionnés en profitent peut-être pour dénigrer mon travail en prétendant qu’il n’y avait rien de plus facile que de voler la structure d’une pièce de Shakespeare, que ce n’était pas du jeu, que à ce compte-là eux aussi... etc., etc.

D’un autre côté j’attendais que des gens par eux-mêmes se rendent compte du mécanisme que j’avais mis en place.
Mais rien, pas une allusion nulle part, aucune remarque... la solitude parfaite.

Ainsi j’ai écrit ensuite "Comme il veut !" avec la structure d’Hamlet.
Si vous êtes des hommes ! avec celle d’Othello.
Au rêve de gosse avec La Tempête.
Et Poeub avec Richard III.
J’ai en projet un Roméo et Juliette et une Nuit des Rois.

Il va sans dire que mes autres pièces : Le jour se lève, Léopold !, Carton plein, L’Argent, Conseil municipal, Monsieur Armand dit Garrincha, Un coeur attaché sous la lune, Le Nègre au sang, Autour de Martial, Tentative d’opérette en Dingo-Chine, Amphitryonne, Domaine ventre, Saint Elvis, Réception sont absolument étrangères au procédé.

Étrangers au procédé sont les romans Pourquoi j’ai jeté ma grand-mère dans le Vieux-Port et Et puis, quand le jour s’est levé, je me suis endormie.

J’ai aussi expérimenté d’autres méthodes pour écrire des pièces de théâtre mais qui n’ont pratiquement jamais donné d’aussi bons résultats que précédemment. Je consens tout de même à en donner des exemples ici au cas où certaines personnes voudraient les utiliser.

Première autre idée de méthode :
choisir un imbécile, s’assurer qu’il est bien imbécile par deux ou trois questions du genre :
– À quelle heure faut-il être à la Gare de l’Est pour avoir une place assise dans l’express pour Pontivy ? ou bien :
– Ne savez-vous pas où l’on peut retirer les bons de réduction pour les soirées de bienfaisance du comité Georges Asler à Meudon ?
Ensuite amener cet imbécile dans l’arrière-salle d’un café-billard et, après avoir commandé un demi et un café, lui poser sérieusement la question :
– Que faudrait-il que j’écrive comme pièce de théâtre pour que tu sois content ?
Bien noter la réponse qu’il vous fait, puis rentrer chez soi et faire l’exact contraire !

Deuxième autre idée de méthode :
choisir un génie patenté, c’est-à-dire avec si possible décoration à la boutonnière, introduit dans le milieu Quisaitbien, s’assurer qu’il n’est pas du genre imbécile par deux ou trois questions issues de la première idée de méthode en prenant soin de remplacer par exemple Pontivy par Saragosse et Meudon par Long Island (on peut utiliser Georges Asler sans changement).
Ensuite l’amener dans le hall d’un Grand Hôtel de la Rive droite, commander un Américano et un Get 27 et lui poser sérieusement la question :
– Que faudrait-il que j’écrive comme pièce de théâtre pour que tu sois en colère ?
Bien noter la réponse, rentrer chez soi et faire l’exact contraire.

Troisième idée de méthode :
sortir de chez soi avec du papier et un stylo à bille, marcher quatre cents mètres, puis enlever ses chaussures, puis ses chaussettes, et marcher encore cinq cents mètres avec les chaussures dans les poches.

S’arrêter et attendre qu’il neige.

Lorsqu’il neige s’asseoir et commencer à écrire en mettant des tirets partout !

Puis rouler le manuscrit des cent cinquante feuillets obtenu et se le mettre dans la bouche en pleurant sans bruit jusqu’à presque s’étouffer, perdre la conscience et commencer à pleurer doucement, puis de plus en plus fort jusqu’à hurler de douleur.
Espérer qu’un Directeur de Théâtre passe et enlève le manuscrit de votre bouche.

Une fois qu’il l’a dans sa main, le prendre en photo et amener illico la photographie chez son concurrent le plus proche et lui montrer le cliché.

Prendre en photo le concurrent tenant la photographie du premier avec le manuscrit et l’amener chez un troisième et ainsi de suite jusqu’à décrocher le pompon !

Remettre ses chaussures et recommencer l’opération.


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