Couverture de Saga des habitants du Val de Moldavie

Saga des habitants du Val de Moldavie

de Marion Aubert


Marthe :
Je suis amoureuse d’un technicien. Il est là mais il se cache. Il est là. Juste là. Un homme de l’ombre comme on dit. Je suis folle amoureuse de lui. C’est l’homme de l’ombre de ma vie. Il est terrible mon homme. Il est effrayant comme une voiture qui vous suit. Et tous les soirs il m’assassine. Et je meurs d’amour dans ses bras. Et l’homme de l’ombre me promets monts et merveille mais il ne me le dit pas parce qu’il est très pudique c’est tout. Ca arrive. « Tu es l’ampoule de ma vie » pense-t-il parfois. « Ma clarté. » Et moi je lis dans ses pensées puis je me laisse mourir. Je suis amoureuse d’un homme à qui les autres ne disent pas bonjour. Je suis amoureuse d’un homme à qui les autres ne disent pas merci. Je suis amoureuse d’un homme les autres ne le voient pas. Je suis amoureuse d’un homme il n’existe que pour moi. Je suis amoureuse d’un homme les autres l’évitent. Les autres le trouvent taciturne. Les autres le trouvent con. Je suis amoureuse d’un con. Je suis amoureuse d’un homme il est là. Juste là. Il est tapi. C’est ça. Je suis amoureuse d’un gros con. Certainement. Je suis amoureuse d’un homme très délicat. Lorsque je rentre tout est prêt. Il n’oublie jamais de me dire bonjour. Il n’oublie presque jamais de me dire merci. Nous nous traitons de gros cons. Nous nous embrassons. Nous nous embrassons comme personne. Nous pourrions en mourir de s’embrasser comme ça. D’ailleurs c’est le bon moment pour mourir. Viens. Partons. Allons-nous-en.

Madeleine :
Si jamais il m’arrivait quelque chose on ne sait jamais. Je ne tiens pas spécialement à partir mais si jamais. Parfois, on perd les choses que l’on aimait. Si jamais vous veniez à me perdre pensez à appeler mes parents pour les prévenir. Mais ne me transformez pas en icône je vous prie. Et n’appelez surtout pas ma fille de mon prénom je vous préviens. Ne faites pas exprès de vous tromper inconsciemment pour le plaisir. Ne lui dites pas qu’elle me ressemble. Et dites-lui que j’aurais bien aimé la mettre au monde mais que je n’en ai pas eu le temps. Dites-lui que nous l’enfanterons plus tard. Si jamais vous veniez à me perdre ne pleurez pas trop fort ne soyez pas indécents. Parlez de moi plutôt de temps en temps. Pensez à moi aux cabinets. Ne vous faites pas mal comme ça voyons ça sert à quoi. Ca ne me fera pas revenir. Bon. A force de parler de ma mort comme ça je me fais pleurer toute seule c’est con.


Eustache :
Je vous dis de sortir immédiatement. Partez. Allez-vous-en. Déguerpissez. Montez dans votre voiture. Et surtout n’oubliez pas de mettre votre ceinture. C’est si vite arrivé. Un accident. Vous allez tout droit en sortant du théâtre. Et puis vous prenez la première à droite. Frappez. Entrez. N’attendez pas qu’on vous ouvre. Entrez. Voilà. Vous êtes chez vous. C’est ici chez vous maintenant. Adaptez-vous car vous allez y rester trois mille ans. Vous allez hanter cette maison puis faire chier tous ses habitants. Vous allez être maudit. Vous allez être ignoré dans ce manoir. Vous allez vous tordre de désir pour la maîtresse de maison. Mais elle vous chassera comme une mouche. Car c’est bien ce que vous êtes dans le fond. Sale larve. Dégage. Vous aimez bien insulter les spectateurs de temps en temps comme ça.

Théodore :
Il était une fois une actrice tellement flamboyante que le théâtre brûla. Mais elle continuait à jouer dans les flammes. Emportée par la fièvre de sa passion elle déclamait les vers de Racine et s’enivrait de sa récitation. Et les spectateurs étaient accablés par la chaleur ils n’écoutaient plus rien. Ils soufflaient. Ils s’éventaient avec les programmes. Elle tua quinze mille vieux. Les théâtres ne sont plus construits en bois depuis. Car elle brûlait merveilleusement les planches. « Ca sent le brûlé » dit un spectateur. « Sauvons nous ! » Mais les portes du théâtre étaient bloquées. Les spectateurs devenaient complètement fous. Ils se jetaient par les fenêtres. Et pour la première fois depuis bien longtemps, les gens se précipitèrent au théâtre ils applaudirent. « Quelles cascades ! « On entendait au loin les vers de Racine et c’était comme prodigieux. « On dirait vraiment des vrais » dit une spectatrice pleine d’enthousiasme. « J’achète ! » cria un promoteur de théâtre.


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