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Couverture de Music-hall

Music-hall

de Jean-Luc Lagarce


Music-hall :Extrait de la biographie

Jean-Pierre Thibaudat, Le Roman de Jean-Luc Lagarce, p 204, Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2007

(…) Sept mois après les résultats du test‚ en février 1989‚ il a l’idée d’une nouvelle pièce aux antipodes de la maladie et qui parle avant tout de la scène‚ du spectacle : « Écrire et monter en même temps un spectacle d’après – très loin – Joséphine Baker »‚ note-t-il. Il s’y met avec joie. Ça ne traîne pas : en avril-mai la pièce Music-hall est écrite‚ envoyée à Lucien Attoun qui s’empresse de la proposer à la radio. Le comité de lecture l’accepte‚ en juillet la pièce est enregistrée pour le Nouveau répertoire dramatique et sera diffusée à la rentrée suivante sur France Culture. Jean-Luc va la monter lui-même à Besançon‚ début août la distribution est bouclée et à la fin du mois commencent les répétitions. Le 18 octobre à l’Espace-Planoise a lieu la première de Music-hall. Hip‚ hop‚ ça n’a pas traîné‚ comme aime à dire Jean-Luc.
En scène la Fille flanquée de deux boys. Chanteuse sur le retour‚ actrice de province ayant eu son heure de gloire‚ célébrité ayant dégringolé les marches de la gloire jusqu’à « cachetonner » dans des salles des fêtes‚ la fille refait un tour de piste‚ raconte les tournées flanquée des deux boys qui se sont succédé au fil des années (les premiers en titre étant sans doute le mari et l’amant‚ disparus en cours de route) pour cause de fatigue ou d’usure comme lorsqu’on change un accessoire lorsqu’il est usagé. Des tournées de moins en moins glorieuses jusqu’à ce soir où elle espère que le public viendra et l’appréciera à sa juste valeur. Elle nous dit les aléas du métier : la porte au fond de la scène – quand elle existe – par où elle escomptait faire son entrée‚ le tabouret en quoi se résumait le décor mais c’était trop demander‚ on lui apportait une chaise avec dossier ou même un trépied pour traire les vaches. Elle nous dit l’air goguenard du directeur‚ le magnétophone à bande qui ne fonctionne pas à l’heure dite pour lancer la musique ou qui n’existe pas du tout‚ elle nous parle du public pas toujours aimable et attentif. Elle n’est plus à l’âge où l’on joue un rôle mais où on raconte qu’on l’a joué‚ cependant elle a du chien‚ elle éclate de rire‚ elle nous emporte. La pièce oscille entre un léger vague à l’âme qui préfère en rire‚ une imputrescible tendresse pour le métier d’artiste et un goût pour ces moments qui ne racontent rien d’autre que leur vacuité (il ne se passe rien)‚ avec Beckett assis au dernier rang d’orchestre‚ en spectateur attentif. À la fin de la pièce‚ la Fille regarde l’heure‚ il est 21 h 20‚ ils « ne viendront plus ». C’est l’heure du dernier coup de reins de l’artiste viscéralement fier de l’être. « Jouons quand même et faisons semblant » et trichons « jusqu’aux limites de la tricherie l’œil fixé sur ce trou noir où je sais qu’il n’y a personne » dit « la Fille » que tout le monde appelle Madame quand ce n’est pas Ma’ame.

Lagarce aime les tournées et il aime aussi les stars déchues‚ les losers magnifiques qui « cachetonnent » en tournée de série B. Lagarce aime arriver dans un théâtre inconnu‚ en sentir l’air‚ les courants d’air‚ décharger le camion avec les techniciens et repartir dans la nuit‚ le décor démonté et chargé‚ lutter contre le sommeil sur l’autoroute en racontant des anecdotes du monde du spectacle‚ la midinette qu’il est aussi en connaît des dizaines.

En cette fin des années 80‚ la décentralisation dramatique est loin d’être achevée mais les lieux de spectacle se multiplient. Théâtres municipaux‚ centres d’action culturelle‚ anciens cinémas‚ casinos‚ bonbonnières historiques‚ salles polyvalentes‚ tout cela plus ou moins accueillant‚ plus ou moins bien dirigé. Cela fait plus de dix ans que la Roulotte tourne.

Dans le programme du spectacle‚ Jean-Luc Lagarce égrène des souvenirs qui disent l’ambiance‚ le bruit de fond de Music-hall. Ringo Willy Cat (l’ancien mari de la chanteuse Sheila) sortant de la gare de Besançon et s’éloignant‚ « portant ses valises et renonçant aux taxis » pour aller deux soirs « chanter ses anciens succès dans une boîte à strip-tease de cette ville froide de l’Est ». Ou ces « anecdotes » liées aux multiples tournées du spectacle Crébillon. Ou encore cette croi- sière du Figaro en Méditerranée où la Roulotte avait été invitée : pendant que se déroulait le spectacle‚ ils virent par deux fois une femme se lever et revenir s’asseoir un verre de Martini à la main. Sans oublier cette représentation‚ un soir glacial‚ dans le joli théâtre de Dole qu’il raconte dans une lettre à Dominique :

« Je t’épargnerai la description alcoolique de l’équipe technique muni- cipale‚ jouant aux cartes derrière un rideau à trois mètres des acteurs. Je ne te raconterai pas plus une ouverture de rideau‚ trois minutes trop tôt‚ les acteurs pas prêts et légèrement surpris‚ mais s’en sortant très‚ très bien‚ parce que l’ivrogne qui devait l’ouvrir se fit remplacer à la dernière minute par un ivrogne de ses amis‚ « qui n’avait pas que ça à faire‚ je l’ouvre et je m’en vais‚ je rentre chez moi‚ c’est samedi et c’est pas raviolis ». Il eut la délicatesse‚ je le remercie ici‚ n’ayant pas eu l’occasion de le faire‚ il eut la délicatesse de ne pas traverser le plateau en diagonale‚ mais de sortir sans qu’on (le public) le voie. Mais il est vrai aussi que la porte était du bon côté et que rien ne nous prouve‚ dans le cas contraire‚ que l’idée ne lui serait pas venue. »

Grandeur et misère des tournées. Music-hall est comme un festin offert à ces souvenirs. La base première et la basse continue de la pièce c’est une ritournelle de Joséphine Baker‚ De temps en temps. Non seulement elle rythme le spectacle avec son air de caf’conc’ et ses increvables mots d’amour (« ne me dis pas que tu m’adores mais pense à moi de temps en temps »)‚ mais c’est la pièce elle-même qui‚ comme conta- minée‚ tourne à la ritournelle avec ses mots et ses formules qui reviennent comme des refrains (« goguenard »‚ « lent et désinvolte »‚ « et qui peut le plus peut le moins... »)‚ sans toutefois s’y résumer : la pièce est comme trouée d’air‚ d’échappées. Ambivalence lagarcienne.


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