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Les Paratonnerres

de Marc-Antoine Cyr


Les Paratonnerres :Lettre de l'auteur aux élèves

Cher habitant, chère habitante de la Francophonie,

Je ne sais pas où tu te trouves dans le monde en ce moment, à l’instant où tes yeux parcourent mes mots, mais je nous imagine tout proches.
Juste par ce fait-là. Mes mots dans ta main, sous tes yeux.
J’ai assez voyagé dans le monde pour savoir que la distance entre les êtres est souvent bien moins grande que les kilomètres qui les séparent, tant qu’une histoire les relie.
Cette histoire, c’est un peu le français que l’on parle, que l’on partage, et qui trace entre nous un trait.
Comme un trait d’union.

Je ne sais pas si tu es comme moi, mais j’ai passé pas mal de temps de ma vie à demander aux gens autour de moi : raconte. À mes grands-parents, à mes parents, à mes amis, à des enfants que je vois fleurir autour, et surtout à ceux et celles que le hasard m’a fait croiser sur les routes où j’ai voyagé.
« Raconte, s’il te plaît. Ce que tu as vécu, ce dont tu rêves. »
Je le demande tout le temps.
Quand on se raconte les choses, elles se mettent à exister.
À exister ensemble.

Comme je suis un garçon poli et que les gens que je rencontre sont plutôt des gentils, il arrive donc souvent que l’on me raconte des histoires. Et il arrive aussi souvent que je ne sache plus si ces histoires leur appartiennent, à eux qui me les racontent, ou si elles me sont arrivées à moi. Je ne sais pas non plus très bien distinguer ce qui est vrai de ce qui a été inventé. Et ça n’a pas tellement d’importance pour moi, que ce soit vrai ou non.

Parce qu’une fois que c’est raconté, c’est vrai. Pour eux, pour moi, c’est vrai.
Je ne sais pas si ça t’arrive aussi.
Comme ces rêves que l’on fait, et au réveil on ne sait plus trop si c’est le réel ou le rêve.
Ces histoires-là.

Je te raconte tout ça − j’aime raconter pas mal de choses, tu l’as déjà compris − pour te dire que la pièce que tu tiens là, dans ta main sous tes yeux, la pièce que j’ai écrite, n’est pas une histoire vraie.
Mais elle est vraie puisque que je te la raconte.

Je l’ai écrite à Beyrouth.
J’y étais invité en tant qu’auteur en résidence. J’ai vécu là-bas trois mois. Avant d’y aller, je ne connaissais ni le Liban ni le Moyen-Orient, sinon par les images de la télé et d’internet. Sinon dans les livres et dans les pièces de mon compatriote Wajdi Mouawad (as-tu lu les histoires qu’il écrit ? elles sont magnifiques et terribles).
J’étais fasciné par ce pays, et en même temps effrayé.
J’ai même failli ne jamais y aller.

Dix jours avant mon arrivée là-bas, un énorme attentat a secoué un quartier du centre de la ville. Une voiture explosée. Des corps jetés en l’air. Une rue entière pulvérisée.

Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire à Beyrouth ?
À quoi je pourrais bien être utile ?
Moi, j’ai grandi dans un village du Québec, en Gaspésie, dans la plus totale des paix.

Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir dire ou écrire dans un pays ravagé par des années de combats ? Un pays que la moindre étincelle menace chaque jour de faire imploser ? Et comment rassurer ma mère qui téléphonait sans cesse à la maison pour me dire : « s’il te plaît n’y va pas » ?

J’y suis quand même allé.
Je suis monté dans l’avion et j’ai attendu que l’on m’y dépose.
Je me suis dit pour me rassurer : le pays va te raconter quelque chose.
J’ai vu la côte apparaître depuis le hublot. La montagne. Le port.

Je ne connaissais pas ces tumultes-là. Ceux de Beyrouth.
Je ne connaissais pas non plus ces orages-là, ultra noirs et comme définitifs.
Je savais dire trois mots d’arabe et pourtant j’ai parlé beaucoup.
J’avais besoin de parler, de chercher, de trouver.
Peut-être parce que j’avais peur.
J’ai beaucoup demandé pourquoi. Où. Comment.
Pour cerner, étudier, comprendre.
Quelle erreur.

Parce que pour arriver enfin à Beyrouth, il suffisait que je me taise un peu. Que je cesse de chercher à me sentir utile.
Il n’est pas question, quand un étranger descend dans une ville, de lui trouver un sens.
Et surtout pas de vouloir tout comprendre.

Il suffisait de demander « raconte », puis d’écouter les histoires.
Et moi, quand les histoires on me les raconte, je les crois. Elles se mettent à exister.

À exister même pour moi, comme si elles m’étaient arrivées pour de vrai.

La ville m’a parlé. La ville m’a raconté.

J’ai entendu des gens mettre leurs mots sur la guerre et me dire : tu vois, tu la ressens maintenant.
J’ai entendu des gens me dire les joies terribles qui éclatent entre deux bombes (avoir survécu !) et je me suis senti rire du même rire qu’eux. J’ai entendu dire que la guerre n’apporte rien, qu’elle enlève et qu’elle vole, mais qu’elle provoque quand même quelques sursauts de vie.
Des choses que je ne savais pas et que je ne croyais jamais pouvoir apprendre, moi qui venais de si loin.

Les gens de Beyrouth me disaient : tu sais maintenant, et ça ne sert à rien de vouloir comprendre. Il suffit juste de le raconter encore. À ton tour.
Et c’est en mêlant tout ça que j’ai écrit la pièce.

En mélangeant leurs histoires et la mienne, en mélangeant la guerre et la joie, en mélangeant la guerre et les orages, en mélangeant l’amour et le combat.
J’ai écrit l’histoire de Siméon qui débarque dans une auberge de Beyrouth un soir d’orage et qui change tout, qui capte tout, qui dévie tout.

Dans mon histoire, on n’est jamais sûr de rien. On ne sait jamais qui est qui, si le fils perdu est bien celui-là qui revient, si l’amour fait mal ou s’il déclenche la joie, s’il faut partir ou s’il faut rester, ou encore revenir, on ne sait plus ce qui est vrai ou faux, et au fond tout ça n’a pas trop d’importance, puisque c’est une histoire.

Et les histoires, moi, j’y crois.
Tout ce que je te raconte est vrai. Ou peut-être pas.
En tout cas, c’est vrai pour moi, et j’espère que tu trouveras le même bonheur à lire la pièce que celui que j’ai eu à la faire exister dans mes doigts.

Je me sens revenir à Beyrouth quand je relis la pièce.
Et je me dis que ce Beyrouth-là que je raconte, c’est aussi chez moi, et chez toi aussi.

C’est une ville qui ressemble à mon village d’enfance, et aussi à la ville où je vis maintenant, et peut-être aussi à celle où tu te trouves. C’est partout où des gens s’aiment, se rencontrent, se retrouvent, cherchent un sens aux accidents de leur vie. Si tu acceptes d’y croire, comme un rêve que tu aurais fait en même temps que moi, alors tu auras vécu un moment dans la même auberge. Celle de l’histoire.

Quand tu auras terminé ta lecture, s’il te vient l’envie de me raconter quelque chose, s’il te plaît n’hésite pas. J’ai toujours besoin qu’on me raconte des trucs.
Dans un monde où tout semble vouloir nous séparer − nos frontières, nos écrans, leurs terreurs − il me semble que c’est là une option très vivable.

Bien amicalement,

Marc-Antoine Cyr, Paris, 20 avril 2015


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