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Le Pays lointain

de Jean-Luc Lagarce


Le Pays lointain :Une écriture en marche : entretien avec Denis Guénoun

Denis Guénoun est professeur à l'université Paris-Sorbonne. Il a été comédien, metteur en scène, directeur de théâtre. Auteur dramatique et essayiste, il a publié notamment Le théâtre est-il nécessaire ? (Circé, 1997), Après la révolution (Belin, 2003), Actions et acteurs (Belin, 2005), ou encore Avez-vous lu Reza ? (Albin Michel, 2005).

Pourquoi avoir choisi, dans toute l’œuvre de Jean-Luc Lagarce, de travailler – et d’organiser un colloque – sur sa dernière pièce, Le Pays lointain, en particulier ?

Denis Guénoun : Il y a six ans, j’ai vu cette pièce dans la mise en scène de François Rancillac. Elle m’a profondément surpris et je ne comprenais pas pourquoi j’étais étonné à ce point. Je ne connaissais ni l’homme, ni l’œuvre. J’ai abordé l’ensemble de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce à partir de ce choc.

Qu’est-ce qui vous a particulièrement frappé dans cette pièce ?

Denis Guénoun : D’abord le face-à-face non tragique avec la mort. C’est d’autant plus surprenant qu’il s’agit d’une mort annoncée, donc fatale. Le fatal correspond à la définition même du tragique – le fait de s’avancer vers une issue inéluctable qui pèse sur vous à la fois comme certitude et comme enfermement. Je m’interrogeais : qu’est-ce qui permet de marcher ainsi vers sa mort d’une façon qui échappe aux structures de la tragédie ? Un homme talentueux, jeune, malade, dont la maladie est une injustice (une maladie d’amour) : tous les ingrédients sont réunis pour une approche tragique. Or, plus on lit la pièce, plus on sent que non seulement l’issue, mais l’expérience même est non tragique.

Il y a aussi le thème du retour récurrent chez Lagarce…

Denis Guénoun : Le principe de la pièce est génial. Le « Pays lointain », c’est le pays natal. Le plus lointain, c’est le lieu d’où l’on vient, le plus originaire, le plus fondamental, qui pourrait paraître le plus intime. Ce thème du retour habite toute l’histoire de la culture, c’est la grande thématique odysséenne. L’écriture de Lagarce n’a cessé d’être travaillée par ce motif. Là, le personnage principal revient pour parler. Pour dire qu’il va mourir, dire qu’il est condamné, pour dire toute sa vie donc, car cette condamnation exhibe toute sa vie. Le voici qui remonte au noyau du schéma familial, mais chargé de toutes ses expériences de vie : tous ses amants, toutes ses histoires, ces hommes et ces femmes qu’il a aimés, cette autre culture… Il y a une visée universaliste dans le fait de faire se joindre ces deux mondes, de les faire se présenter l’un à l’autre. Mais il ne s’agit pas d’une conciliation naïve ou unifiante, car cette rencontre échoue. Aucune synthèse pour réunir tout et tout le monde dans un accord général – mais pas de lamentation non plus devant l’accord impossible. Simplement le constat lucide que cette chose doit avoir lieu et qu’elle n’aura pas lieu. Il le faut et ça n’aura pas lieu. Deux morts sont présents : le père et l’amant. Ces deux morts sont réunis par une espèce d’amitié, de connivence qui les rapproche alors que tout devrait les opposer. Ils sont là, sur la scène, on vit avec eux. La mort n’est pas seulement une condamnation fatale, mais déjà une expérience qui est vécue, traversée.

C’est là qu’intervient le personnage du frère…

Denis Guénoun : Cela m’a beaucoup frappé lors de la représentation, ce statut du frère, Antoine. Au départ on dirait un personnage tout à fait secondaire. Or, au fur et à mesure que la pièce avance, la figure de ce frère dans sa normalité, marié, avec des enfants, son enfermement dans ce pays, son ressentiment, sa colère intime, ce personnage s’amplifie, son importance croît jusqu’à ce qu’il devienne dans la dernière partie de la pièce une immense figure de théâtre et le centre même de la pièce. Dramaturgiquement, je trouve très fort que le personnage principal ne soit pas avoué d’emblée, mais qu’il se révèle progressivement. Au point que la pièce rejoint le grand schéma tragique des frères ennemis : Etéocle et Polynice, La Thébaïde. L’affrontement final est dans la grande lignée tragique, sous menace de mort. Donc la tragédie n’est pas éludée, elle émerge en cours de pièce comme une structure qui remonte de l’enfance. C’est étonnant d’ailleurs : pour Antoine, la menace absolue, c’est que son frère lui parle. Peu à peu tout se concentre autour de cet enjeu de parole. Il y a comme une bataille de colosses, des deux figures fraternelles autour de cette impossibilité de parole.

Vous parlez d’un enjeu de langage. Or il semble que dans les grandes pièces de Lagarce, il y a toujours cet enjeu, ce sentiment que les personnages trébuchent sur leurs mots avec ces phrases qu’on répète, qu’on reprend, comme si le langage se cherchait dans sa propre énonciation et aussi dans le malentendu qui intervient entre celui qui revient et celui qui est resté…

Denis Guénoun : Je l’ai abordé par un prisme très simple qui est celui de la réécriture. Le Pays lointain est la réécriture de plusieurs pièces antérieures, et en particulier de Juste la fin du monde. C’est la même pièce, le même schéma de l’homme qui revient pour parler à sa famille, mais il n’y a pas la deuxième famille. La réécriture a consisté dans cette variation, qui introduit le “je viens annoncer ma mort, mais je viens avec toute ma vie”. Elle procède par amplification. Dans Juste la fin du monde, il y a un prologue qui dure une page et demie. Avec Le Pays lointain, on retrouve la même structure, tous les éléments du prologue sont là, simplement cela finit quarante pages plus loin. Il a gardé le contenu initial, mais il l’a amplifié. La réécriture opère par corrections successives, mais il maintient les grandes étapes. Ce qui fait que les personnages de Lagarce semblent toujours redire ce qu’ils disent. Pierre Alféri a écrit un petit livre intitulé Chercher une phrase, qui culmine avec cette proposition stupéfiante : « Penser veut dire : chercher une phrase. » Non pas la trouver, mais la chercher. Si c’est vrai, l’écriture de Lagarce est une pure activité de pensée. Elle consiste à produire des rectifications successives, à faire varier l’énoncé. La pensée n’est pas ce que la phrase cherche (son but, sa cible) mais l’activité de cette recherche en elle-même. La pièce de Lagarce est très théâtrale parce que c’est la pensée qui est ainsi. La pensée en train de se faire est une puissance scénique. Ce mouvement de recherche et d’agrandissement du phrasé est une force scénique et pas simplement un procédé d’écriture. On va ainsi du schéma existentiel au schéma purement spéculatif en passant par une structure dramaturgique. C’est comme avec les fractales où le schéma se reproduit à tous les niveaux. Ce n’est pas une écriture maladroite, c’est une écriture en marche. Le Pays lointain est une œuvre immense parce qu’il dit tout cela en même temps, la totalité d’une expérience de vie et la totalité d’une expérience de théâtre.

Extrait des Inrockuptibles, "Lagarce, le solitaire intempestif", supplément au numéro 580 daté du 7 janvier 2007.

Propos recueillis par Hugues Le Tanneur


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