Couverture de Le Mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux

Le Mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux

de Matéi Visniec


SCENE 14

LE PERE qui est en train de creuser un trou dans la forêt. LE FILS arrive.

LE FILS – Tu veux que je t’aide ?
LE PERE – Non.
LE FILS – Tu ne veux jamais que je t’aide.
LE PERE – Mais si.
LE FILS – C’est le dixième trou que tu creuses. Combien de trous vas-tu encore creuser ?
LE PERE – Je vais creuser jusqu’à ce que je trouve tes os.
LE FILS – Tu es tout en sueur, papa. Ça suffit pour aujourd’hui. Pause.

LE PERE enlève son chapeau et s’essuie le front.

LE PERE – Aide-moi à te trouver, fiston.
LE FILS – Je ne peux pas.
LE PERE – Pourquoi, fiston ?
LE FILS – Parce que j’ai tout oublié.
LE PERE – Comment as-tu pu oublier ça ? Il y a des choses qu’on n’oublie jamais. Et ça fait partie des choses qu’on ne devrait pas oublier.
LE FILS – J’ai dû perdre une partie de ma mémoire, père. Ça se passe comme ça, d’après ce que je vois. Ça arrive brusquement et ça te fait perdre une partie de ta mémoire.
LE PERE – Regarde autour de toi. Dis-moi si ça s’est passé ici.
LE FILS – J’en sais rien. Je suis désolé, père, mais rien de ce que je vois autour de moi ne me dit plus rien.
LE PERE – Est-ce que t’avais beaucoup marché avant que ça ne se passe ?
LE FILS – Oui.
LE PERE – Comment le sais-tu ?
LE FILS – Je ne sais pas. Toute ma mémoire est passée dans mes bottes. C’est fou comme je les sens lourdes, mes bottes. Je les sens lourdes et ça me tire vers le bas. Chaque fois que je veux faire un pas, je sens comme je coule à cause de mes bottes très lourdes. Oui, j’ai dû beaucoup marcher avant que ça ne se passe. Mes bottes te raconteront ça. Tu veux que je t’aide ?
LE PERE – Non.
LE FILS – Fais attention lorsque tu creuses, père. Dans cette forêt il y a plusieurs couches de morts… C’est des couches fragiles, père, ça risque de s’écrouler à tout moment… C’est comme si on avait plusieurs toiles d’araignée tissées les unes sur les autres, avec un tas de gens engloutis à l’intérieur… On est une bonne trentaine de nationalités dans les entrailles de cette forêt, mais on s’entend bien ensemble… Parfois on se met à chanter et alors, je te jure, c’est la rigolade, ça résonne en serbo-croate, en russe, en allemand, en italien, en albanais, en turc, en bulgare, en grec, même en roumain… Les jours de pluie ou lorsque la terre s’affaisse et les couches se tassent, on se renvoie parfois, pour s’amuser, des petits cadeaux, des bottes, des boucliers, des 14vieilles décorations… Juste en dessous de moi et de mes copains qui sommes les plus récents, il y a plusieurs types qui ont été fusillés par Tito en 1952, pour déviation… Voilà, parce qu’ils avaient dévié de la ligne, mais lorsqu’on leur pose la question «quelle ligne ?» ils ne savent pas répondre… C’était peut-être la ligne de mire… Un peu plus en bas, il y a une couche de partisans tués par les allemands enchevêtrée avec une couche de Fritz tués par les partisans. Il y a ensuite quelques parachutistes anglais et quelques italiens égarés lors de l’invasion de la Slovénie en 1941. Et puis, plus en bas, il y a les gars de la Première guerre mondiale… C’est une couche mixte, on trouve de tout, des Serbes, des Croates, des Bosniaques, des Autrichiens, des Turques… Et puis, plus tu descends plus ils sont nombreux, on ne comprend plus rien… Il y a les gars de la guerre balkanique de 1912, il y a les gars de la guerre russo-turque de 1877… Vraiment, il y a tous les Balkans et toute la Méditerranée enterrés ici. On dirait que personne n’avait envie de mourir chez soi et on venait de très loin pour crever ici… Mais, bon, rien à dire, tout le monde dit que c’est une bonne terre pour les morts, une terre chaleureuse, douce, meuble, pas trop lourde… Et puis, les saisons sont nettes, c’est facile à compter le temps. En hiver il y a beaucoup de neige et ça gèle, c’est un plaisir, ça amplifie les sons, en entend les branches craquer… Les pluies du printemps nettoient tout en profondeur, les gouttes pénètrent jusqu’à nos os, on respire… L’été est très chaud mais il y a toujours une brise… Quant aux automnes, ils sont longs et d’une douceur infinie…


SCENE 15

Dans la forêt. LA MERE arrive avec un panier et une nappe blanche. Elle étale la nappe par terre. Elle allume une bougie et l’enfonce dans la terre. LA MERE, LE PERE et LE FILS s’installent autour de la nappe blanche. On peut croire qu’ils s’apprêtent à pique-niquer dans la forêt.

LA MERE (sort du panier plusieurs petits pains et les pose devant LE FILS) – Il a toujours aimé ça.
LE PERE – Oui.
LA MERE – Mais il ne veut plus manger.
LE PERE – Il mangera.
LA MERE – Mais pourquoi tu ne dis rien ?
LE PERE – Pourquoi je ne dis rien ?
LA MERE (à son fils) – On t’attend, Vibko. Ton père a besoin d’un coup de main. Il a déjà réparé le toit. (A son mari.) Tu lui as raconté que t’as déjà réparé le toit ?
LE PERE (à son fils) – J’ai déjà réparé le toit.
LA MERE – La chambre d’en haut est presque retapée. (Pause.) Dis-lui que sa chambre est presque prête.
LE PERE – Ta chambre est presque prête.
LA MERE – On a acheté un nouveau lit, une nouvelle chaise, une nouvelle table. Tout sera prêt dans quelques jours. (Pause.) Dis-lui que pendant la journée tu répares la maison, et que pendant la nuit tu creuses toujours des trous dans la forêt.
LE PERE – Je creuse, je creuse.
LA MERE, à défaut de pouvoir pleurer, se met à crier comme une pleureuse.
LA MERE – Vibko, Vibko, comment tu fais lorsqu’il pleut ? (Pause.) Il pleut pas mal depuis deux semaines, Vibko. Comment fais-tu lorsqu’il pleut ?(Pause.) Est-ce que la terre est plus lourde lorsqu’elle est trempée, mon fils ? Combien y en a qui sont couchés là, à côté de toi ? Tu es tout seul ou tu es avec tes copains ?
LE PERE (à sa femme) – Ça suffit.
LA MERE – Ta soeur nous envoie de l’argent tous les mois, Vibko. Heureusement qu’elle nous envoie de l’argent, comme ça on va terminer vite le toit. Elle nous envoie de l’argent mais elle n’écrit pas. Tu devrais lui dire de nous écrire quelques mots de temps en temps. Tu aurais dû veiller sur ta soeur Vibko.
LE PERE – Laisse-le tranquille.
LA MERE – Ton père veut que je te laisse tranquille, mais je ne vais pas te laisser tranquille. Je ne vais pas te laisser tranquille si tu ne me parles pas, Vibko. Je vais te parler tous les jours, mon fils, tous les jours et tout le temps, jusqu’à ce que tu en aies marre. Jusqu’à ce que tu me dises «mère, arrête».

Elle mange un petit pain. LE PERE en prend un, lui aussi.


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