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Couverture de Le Chant du Dire-Dire

Le Chant du Dire-Dire

de Daniel Danis


Le Chant du Dire-Dire : Extrait

LES TRACES DU CHAOS DANS LA MAISON DURANT.


ROCK. Tout jeune, aucun d’eux ne parlait. A peine. Parler pour le besoin, tout juste. Pas de nécessité à jaser. La mère, la leur, craignait ce silence. Les délier, se disait-elle, et à son mari aussi, les délier pour les entendre, les rendre audibles à ce monde. La mère, toujours la leur, avait pensé-rêvé à un objet : un jeu. Le père, le leur, l’avait fabriqué, en cuivre.


FRED-GILLES. Voilà, les enfants, vous direz dans le Dire-Dire et vous aurez des sous pour vos tirelires, qu’avaient dit les parents.


WILLIAM. La mère, la nôtre chéri, avait acheté un livre d’images ; sortir de nos bouches des mots. Et, pour les assez jolis mots trouvés : un boni, soit de bonbon, soit d’argent sonnant.


ROCK. Après plusieurs années, le jours arriva où tout a commencé, comme si, par le Dire-Dire, on avait appelé du très loin le chaos.


WILLIAM. Ce jour-là, justement, la mère, la nôtre, avait dans sa main l’objet.


FRED-GILLES. « L’heure de manger, les enfants », et dans le ciel de ce midi-là, le cul noir des nuages frôlait la cime des arbres.


ROCK. Le malheur avec son lot de troubles s’en venait chez nous.


FRED-GILLES. Rock, William, moi Fred-Gilles, et notre soeur Noéma, on était à l’intérieur. On jouait aux cartes et au Dire-Dire tout l’avant-midi, justement à cause du dehors menaçant.


WILLIAM. Le chaos, j’avais eu un boni pour le mot, le chaos avait commencé à tonner-foudroyer. Sur le toit de tôle de la maison, la pluie clouait des gouttes de fer.


FRED-GILLES. Ce chaos était habillé comme un gant d’horreur par un vent terrible.


WILLIAM. Le père, le nôtre, est arrivé par la porte du nord, faisant entrer du même coup une rafale de vent qui s’est précipitée sur la porte du sud, celle du devant qui était mal enclenchée et qui s’est ouverte en panique.


FRED-GILLES. On peut le dire, notre petite maison était éventrée du nord jusqu’au sud et, si ça avait été un ouragan-tornade, nous serions tous dans le ciel encore aujourd’hui.


WILLIAM. Les portes grandes battantes, les charnières hurlaient, les rideaux s’arrachaient à leur vie, le toit rougissait sous l’acharnement des gouttes de fer, et le père, l’homme aimé de notre mère, essayait de pousser la porte du nord.


ROCK. Je vais t’aider, papa.


FRED-GILLES. « Non, reste avec les jeunes », qu’il avait dit juste avant de glisser dans ses bottes mouillées sur le plancher de bois ciré.


WILLIAM. Les éclairs tombaient partout. Le père, la gueule tout ouverte, crissait :


FRED-GILLES. « Ma femme, ferme l’autre porte ! » Et la mère, la voix en débâcle, allait vers la porte du sud, le Dire-Dire dans la main, criant : « Les enfants, restez là, tous ensemble, soudés l’un à l’autre. »


ROCK. Les tonnerres marchaient en tournant autour de notre si petite maison. Des tonnerres qui mesuraient une cinquantaine d’arbres, l’un par-dessus l’autre, qui pesaient des tonnes de montagnes. J’étais le plus vieux, à tenir les trois autres attachés à mes bras. Tout vibrait, même les petites fenêtres de nos yeux, les murs de nos peaux, la cave de nos peurs.


WILLIAM. Je criais : Restons soudés ensemble. Est-ce que la mère, la nôtre, avait voulu dire à jamais ?


[...]


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