Couverture de J'appelle mes frères

J'appelle mes frères

de Jonas Hassen Khemiri

Texte original : Jag ringer mina bröder traduit par Marianne Ségol-Samoy


J'appelle mes frères :Une communauté de l'ouvert

par Guillaume Cayet

Quelles sont les plaies qu’ouvre l’humiliation répétée ?
Terrorisme, fanatisme, nationalisme ou extrémisme religieux ?
C’est en tout cas le brassage de réponses et de voix qui semble émaner de ce texte choral à la forme épique et dramatique. Véritable monologue intérieur, plongée schizophrénique et paranoïaque dans la tête d’Amor - le personnage principal tunisien -, J’appelle mes frères nous incite une fois de plus à nous interroger sur les différentes interprétations du mot « communauté ». Et si quelque chose s’ouvrait plutôt que de se fermer ? Et si nous pensions en terme d’Ouvert bien plus qu’en terme de Frontière ? Et si l’autre, ce n’était pas tant cet être qui nous dissemble, que nous-même ? Et si nous construisions notre propre altérité ? Et si nous doutions de nous ?

« Vous les lâches qui croyez que vous pouvez vous adapter sans assumer votre identité, le jour du jugement dernier va arriver » 2010. Le parti d’extrême droite suédois SD fait son entrée au parlement. La fougue communautaire de l’Europe des années 70 a été rattrapée par ses vieux fantômes (Aube Dorée, Front National, Terza Pozitione, Vlaams Belang, l’Attaka Jobbik,... et patati et patata. Et toi, quelle est ton ombre? ). Le nationalisme a été livré tiède sur les berges de l’Europe dans un Tupperware (en remplacement du bateau marseillais apportant la peste) au milieu des années 30 et ces cons te le resservent tout bien, tout propre. On garde la consistance mais on perd l’odeur.

C’est l’invasion - ça vous rappelle pas un autre texte de Khemiri ? - : comme dans les lms de série B de l’Amérique reaganienne (on se rappelle de L’invasion des soucoupes volantes d’Ed Hunt avec sur l’af che des extra-terrestres rougeâtres). Pour contrer cette peur de l’autre-insipide, on l’affuble de tout un tas de caractéristiques vulgaires, grossiers, bovins. On enferme, on assigne, on stigmatise; l’imaginaire aussi s’en retrouve réduit. Nous pensons Coca- Cola, visitons les usines Haribo, nos imaginaires ont été néolibéralisés. Nous nous dialectisons plus. Nous parlons tout seul. Et à côté de cela, le monde peut bien tourner de l’oeil, l’ivresse a pris le pas sur la bonne santé collective.

À défaut de construire des hommes, on bâtit des prisons. L’Europe de la rue (entendez la société civile) a laissé place à l’Europe de la ruine. Le communautarisme fait son retour sur les devants de l’histoire, comme un chien mal sanglé. Avant, on applaudissait en coulisse, maintenant on joue du rappel avec brio pour que la dictature fasse le baisser de rideau. Ou alors mieux, c’est un baiser de rideau. Voilà.

Alors dans tout ça, qu’est ce qui sancti e la plaie ? Le sang ou la mémoire ? On appelle nos frères donc, à l’autre bout de nos combinaisons nerveuses, on dit « Allo ? Allo ? », mais qui répond vraiment ? Le sang ou la mémoire ? Le combattant ou le militant ? Le passé, cité à l’ordre du jour, ou prétexté pour cause humanitaire ? Quelle déclaration d’identité devons-nous faire ? Nous sommes de plus en plus esseulés, gardiens de villes à demi-mortes. Dans la pénombre d’un début de siècle coincé entre progrès et projet, les idéaux en jachère, nous cultivons en infra-basse le nihilisme de la résignation. A l’heure de la culpabilité collective, c’est le désir de communauté qui se fait de plus en plus pressent. Désir obscur, ténébreux et paradoxal puisqu’habité par la mélancolie et le deuil -le sang ou la mémoire-. Nous sommes le souvenir d’un corps qu’il nous faut à tout prix sauver.

J’appelle mes frères, donc. À qui voudra bien se reconnaître de ma fraternité (entendez communauté) ?

2014. Je débranche le téléphone.

Guillaume Cayet
article paru dans le Journal de la Mousson d'été à l'occasion de la lecture du texte au festival 2014


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