Insomnie

Insomnie

de Jon Fosse

Texte original : Andvake traduit par Terje Sinding

Écrit en 2008 - français

Présentation

Asle et Alida arpentaient les rues de Bjorgvin, Asle portait à l'épaule deux ballots renfermant tout ce qu'ils possédaient et il tenait à la main l'étui contenant le violon qu'il avait hérité de son père Sigvald, et Alida était chargée de deux sacs de provisions, et cela faisait plusieurs heures qu'ils arpentaient les rues de Bjorgvin à la recherche d'une chambre, mais il n'y avait pas moyen de trouver une chambre à louer ; non, disaient les gens, on n'a pas de chambre à louer, non, disaient les gens, tout ce qu'on a est déjà loué, voilà ce que disaient les gens, et Asle et Alida se voyaient obligés de continuer à arpenter les rues, à frapper aux portes et à demander si on pouvait leur louer une chambre, mais nulle part il n'y avait de chambre à louer, et où aller, où s'abriter du froid et de l'obscurité de cette fin d'automne, quelque part ils trouveraient bien une chambre à louer, et heureusement qu'il ne pleuvait pas, mais bientôt il se mettrait sûrement à pleuvoir et ils ne pourraient pas continuer à errer comme ça, et pourquoi les gens refusaient-ils de les héberger, était-ce parce qu'on voyait qu'Alida allait bientôt accoucher, ce n'était plus qu'une question de jours, ou parce qu'ils n'étaient pas mariés et ne formaient pas un couple légitime, mais ça, ce n'était pourtant pas inscrit sur leur figure, bien sûr que non, ou peut-être que ça l'était quand même, car si les gens ne voulaient pas les héberger il devait bien y avoir une raison, pourtant ce n'était pas par refus du mariage que Asle et Alida s'étaient passés de la bénédiction du pasteur, comment auraient-ils trouvé le temps et l'occasion de se marier, ils venaient d'avoir dix-sept ans et ils n'avaient pas les moyens de se marier dans les formes, mais dès qu'ils le pourraient ils se marieraient devant le pasteur et ils feraient une fête avec maître de cérémonie et musiciens et tout ce qu'il fallait, seulement ce n'était pas pour tout de suite, ça devait attendre, et de toute façon ils étaient heu­reux comme ils étaient, mais pourquoi refusait-on de les héberger, qu'est-ce qu'on leur reprochait, peut-être que ça les aiderait de penser qu'ils étaient bénis par le pasteur, car s'ils le pensaient eux-mêmes, les gens ne s'apercevraient pas aussi facilement qu'ils vivaient dans le péché, et main­tenant ils avaient frappé à tant de portes et demandé à tant de gens s'ils pouvaient leur louer une chambre et personne n'avait voulu les héber­ger et ils ne pouvaient pas continuer à errer comme ça, la nuit tombait, c'était la fin de l'au­tomne, il faisait déjà noir et bientôt il se mettrait sûrement à pleuvoir.