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Contagion : Note d’intention de François Bégaudeau

La rumeur court. Elle dit que la jeunesse se radicalise. Elle ne passera pas par moi. Je suis rationnel, j’ai lu des livres. Je suis armé. Cette rumeur c’est n’importe quoi, dis-je, et le dire la colporte. Et elle grandit. L’air est gorgé d’elle, charrie des complots. L’air est saturé de soupçons. Irrespirable. Et moi, corps conducteur à mon corps défendant, me voici intoxiqué.


L’image passe. Sur un écran ou sur un autre. Je vois des hommes en égorger d’autres. Je reçois l’image. Je tombe dessus, dis-je pour m’amender, mais c’est elle qui tombe sur moi. J’ai des références, et qui m’immunisent. Je dis : c’est juste une image. Et cependant je reste devant l’image réfutée qui s’imprime en moi. Je suis sidéré. J’en parle, tu en parles, nous en parlons, et pour dire qu’on ne doit pas s’y arrêter, et ainsi elle se répand. L’image prend, l’image incube. Moi d’ordinaire si incrédule je suis piégé.


Un homme parle. Il dit : nous sommes en guerre. Il n’y croit qu’à moitié. Peut-être y croit-il complètement, peu importe : le virus s’introduit dans le corps social. Tous en parlent, et l’idée fait son chemin comme une grippe. On s’inquiète. L’inquiétude des parents insécurise les enfants. La fébrilité passe de corps en corps. La fébrilité crée la peur qui crée le danger. Les hostilités sont déclenchées. Nous nous regardons de travers. Nous ne nous supportons plus. Moi qui m’aimais bien je ne me supporte plus.


Je cherche à m’échapper. Je cherche à me purger. Je cherche à dissiper les images, à assourdir les mots. Les images et les mots me poursuivent. Puis je les fuis, plus ils se rapprochent. C’est proprement infernal. Je voudrais penser à autre chose. Je voudrais penser.


Je vais écrire une pièce. Elle tachera de parler autrement, plus longuement, plus précisément. Elle tachera de parler d’autre chose. Elle racontera trois segments de la vie d’un homme qui tache de parler d’autre chose. Et la chose insistera, comme toujours insiste ce qui est nié. L’homme ne réussira qu’à moitié. Il ne se sera purgé qu’à moitié. Au moins nous aurons essayé.


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