Anatomie de la gastrite

Anatomie de la gastrite

de Itzel Lara

Texte original : Anatomía de la gastritis traduit par David Ferré

Écrit en 2012 - français

Présentation

Présentation

« Le mal des grenouilles », est à l’origine de ce texte sans en être la finalité. Article paru dans un quotidien mexicain, ce mal est celui de la tristesse, pour ne pas dire de la dépression, des êtres contraints à faire, et à être, autre chose que ce qu’ils souhaiteraient. La tristesse est immense, et c’est à cet endroit que Lara enracine sa poétique : l’irrémédiable course entre vie et mort, tous les interstices qui s’y figent, et l’issue toujours lointaine d’une renaissance.

Une jeune femme se retrouve au chevet de son père mourant à l’hôpital. Sans condescendance face à la mort, le texte met en scène les liens possibles entre cette enfant devenue adulte, son père mourant, une vache qui fut son amie d’enfance et qui finit à l’abattoir. La relation que nous entretenons avec le monde animal traduit ici le désir, l’isolement des êtres incapables de s’aimer, la brutalité. Le récit est tendu par la présence d’un jeune homme qui passe son temps à couper un oignon, métaphore des pleurs, mais également de l’enfermement de l’homme sur lui-même.
Encombré par un chat, lègue du père et figure transitionnelle, le drame se déroule dans une placidité qui l’éloigne de toutes considérations affectives pour mettre en exergue la séparation des êtres vivants. Les corps du père, de la vache et du chat, se dévorent eux-mêmes et les couches successives de l’oignon témoignent de la profondeur de cette vie.

Anatomie de la gastrite, créé à la Muestra de teatro de Querétaro en 2011, a été finaliste du prix pour la jeune dramaturgie mexicaine, le Prix Gerardo Mancebo del Castillo en 2009.

La forme

Les sept chapitres, eux-mêmes composés de scènes, marquent les sept étapes de la douleur, de la mort. Tel un rosaire qui ne serait que douleur, ce texte paraît être davantage un tableau façon Magritte, peinture d’éléments juxtaposés. L’auteur construit une sorte de mosaïque surréaliste : une vache, un chat, un oignon, un hôpital, des seins, autant d’éléments que l’écriture tente de relier entre eux pour que tienne le regard du lecteur-spectateur. Entre héritage et modernité, les symboles œuvrent avec force.

Une vache ? Symbole de richesses qu’abritait et transportait son corps, notamment ses pis et le lait maternel qui en coule. Elle « incarnait les doubles mystères de la transformation où le sang de la mère façonnait le petit, puis devenait lait à sa naissance. Elle état donc vénérée comme la Déesse Mère qui veille, nourrit et crée toute vie  ». Hathor, vache céleste égyptienne est personnifiée en Voie Lactée. Un chat ? Symboliquement, il ouvre le bal d’une grande farandole d’autres êtres. Ils viennent furtivement des brumes et leur regard félin nous rapproche des ténèbres. De Rê, dieu solaire de l’ancienne Égypte, au pouvoir subversif du diable dans le christianisme, le chat peut aussi guider vers l’intérieur de soi, vers le terroir de chacun pour retrouver des énergies créatives. Ils nous apprennent à voir. C’est essentiellement à l’aide de ces deux figures animales que la dramaturgie se construit. Une renouveau, la mort du père et la renaissance de soi. Loin d’être analytique, la poétique permet de pénétrer la scène des psychès et c’est en cela que nous avons ici une écriture vigoureuse, forte.

La psychologie des personnages est mise à distance par cette forme dramatique. En réalité, s’il peut y avoir empathie, c’est seulement dans le lien que tisse le regard du spectateur à travers cette mosaïque. Le texte parle d’étouffement. Sa forme, comme un aplat où la perspective a complètement disparu, est celle d’un mur qui clôt le récit. Le lecteur-spectateur est renvoyé non sans violence à lui-même par ce dispositif. Ainsi, les éléments apparentés au surréalisme ne vaquent pas sur une scène éloignée, ni ne proviennent d’un ailleurs, mais s’écrasent là, tel des insectes sur une vitre, et obligent le récepteur à s’éloigner, à mettre encore plus à distance ce tableau. Ici, l’étouffement s’accompagne de solitude, de la solitude de chacun des protagonistes. Mais la quête y est sans aucun doute celle de la renaissance, une rêverie qui échappe au réel pour mieux y discerner le cycle éternel de la mort et de la vie.

David Ferré

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