L'Héritier de village

de Marivaux

Écrit en 1725 - français

Présentation

Blaise le paysan arrive de la ville joyeux et fier ; il a pris la voiture publique et se fait porter son bagage par Arlequin, qu’il a rencontré. L’héritage de cent mille francs qu’il vient de faire lui en donne les moyens. Il ne peut plus non plus se conduire en villageois et sa femme et lui doivent prendre les belles manières. Comme il est de mauvais goût d’aimer sa femme, il est de bon ton d’avoir une maîtresse. « Si tu as une maîtresse, lui dit sa femme, je pourrai avoir un amoureux ? — Trente plutôt, si tu veux, et je ne verrai rien… », répond-il. Sachant aussi qu’il est de bon goût de ne pas payer ses dettes, lorsqu'un voisin vient lui réclamer cinquante francs qu’il lui a prêtés, Blaise refuse de les rendre aussi facilement. « Je me déshonorerais, dit-il. Il faut que vous reveniez plusieurs fois. C’est ainsi que cela se pratique dans le beau monde. Prêter, à la bonne heure, c’est gentilhomme, mais s’acquitter, fi donc ! — Eh bien ! prêtez-moi cinquante francs. — Avec plaisir ; les voilà. — Merci, dit l’emprunteur, je déchire votre billet. Nous sommes quittes... Blaise se récrie : c’est malhonnête, ce que vous faites là. Vous allez me mettre à dos tous les gens riches. » Mais les gentilshommes pauvres accourent également : la dame du village, qui est passablement endettée, et un sien cousin, officier gascon, viennent se proposer pour épouser, l’une le fils, l’autre la fille du nouveau riche. Pendant les réjouissances, on apporte une lettre annonçant que le banquier chez lequel était placé l’héritage s’est enfui avec la caisse. Le chevalier et la dame, qui dansaient avec les paysans, tirent leur révérence. Blaise et sa femme n’ont fait qu’un rêve d’ambition.