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Une chambre en Inde

Ariane Mnouchkine (Mise en scène)


:avec Hélène Cinque et Shaghayegh Beheshti, comédiennes

« Nous devons puiser en nous-mêmes pour nous positionner comme les personnages de la pièce confrontés au départ de Lear. »

Entretien réalisé à l'occasion du dossier Pièce (dé)montée, propos recueillis par Cécile Roy-Fleury, juillet 2016

Pouvez-vous nous parler de votre voyage en Inde ?

Hélène Cinque : Ariane et moi sommes d’abord parties en mai 2016 pour découvrir le Theru Koothu. Nous sommes allées dans plusieurs villages à la rencontre des artistes (directeurs de troupe, metteurs en scène, danseurs…). Nous avons assisté au total à huit nuits de Theru Koothu, ce qui nous a permis de recueillir de nombreuses notes et images. À notre retour, en juin, Ariane a réuni toute la troupe et durant trois jours, nous nous sommes amusés à copier cette forme indienne sans bien la connaître encore, improvisant des costumes avec ce que nous trouvions tels des chandeliers qui une fois sur la tête, sont devenus des casques d’or…

Shaghayegh Beheshti : Depuis un moment, Ariane souhaitait se pencher sur les coulisses de la politique française, Hélène Cixous avait écrit quelques scènes… Puis Ariane a découvert ce théâtre en Inde, le Theru Koothu. Un désir de confronter cette forme théâtrale à notre épopée politique contemporaine s'est manifesté et Ariane nous a réunis pour un premier « laboratoire d'essais de trois jours ». Cette « expérience » nous a interpellés et des interrogations sont nées sur les possibles ou nécessaires transpositions de cette forme en vue d’une adaptation à notre époque et à notre langue et culture française… Le voyage en Inde a ensuite fait complètement basculer le projet.

Hélène Cinque : Quand nous sommes arrivés à Pondichéry, Ariane a proposé que l’on parte sur une autre histoire. Le Theru Koothu était bien sûr toujours présent et avec lui, les basses castes mais pour pouvoir jouer, il fallait trouver notre propre histoire.

Shaghayegh Beheshti : La première vision d’Ariane a été celle d’une place de village en Inde et d’une troupe de Theru Koothu. Ariane imaginait le personnage d'un maître confronté à la question de la transmission, n’ayant pour héritière qu'une fille, extrêmement talentueuse par ailleurs. Il faut préciser que traditionnellement, les femmes ne sont pas autorisées à jouer le Theru Koothu. Cette histoire intéressait donc vivement Ariane pour qui le sort réservé aux femmes dans le monde a toujours été un centre de préoccupation majeur. Pourtant après deux semaines de travail, quelque chose ne prenait pas, en lien peut-être avec l'espace de cette place de village. De grands moments de doute nous ont traversés. On a donc ré-ouvert le chantier en nous prenant nous-mêmes, c’est à dire la troupe que nous formions, pour point de départ. Ariane a tout de suite proposé un nouvel espace : une chambre inspirée de celle où elle logeait à Pondichery. L'espace, devenu la chambre d'un metteur en scène, Maître Lear, nous a alors permis de relancer la recherche.

Hélène Cinque : Lear au début était dans sa chambre puis il a disparu. Seule sa troupe était présente.

Shaghayegh Beheshti : Le personnage de Cornélia, fille spirituelle de Lear, est très vite apparu. Ariane voulait travailler cette question de l’héritage et il a immédiatement été porté par Hélène. Une grande nuit sombre, une nuit d’angoisse s’est imposée à nous. Les attentats du 13 novembre sont au cœur de l’inquiétude de Lear et l’empêchent de continuer à créer. C’est donc à Cornélia que revient le rôle de poursuivre le travail. La troupe est alors livrée à elle-même et à ses propres angoisses, en Inde.

Hélène Cinque : Oui, le metteur en scène a d’abord cru que le voyage en Inde, la prise de distance l’aideraient à parler de ce qui se passe en Europe, en France en l’occurrence. Il ressemble à cet égard à Ariane qui occupait alors une double posture, à la fois femme et personnage. Il s’agissait pour elle comme pour lui, de revenir à la source de l’art indien. Or, il s’est avéré que Lear ne trouvait pas le vrai sujet du spectacle, qui n’est autre que le chaos du monde. C’est à ce moment-là que face à l’impossibilité même de raconter, il disparaît et confie à Cornélia la création du prochain spectacle. Une fois la situation posée, il a fallu trouver qui nous étions, l’identité de chaque acteur ou technicien au sein de cette troupe.

Shaghayegh Beheshti : Tout cela était tellement vaste qu’une grande diversitéde formes était envisageable au départ. Selon Ariane, nous devions nous tenir prêts à faire du théâtre comme jamais nous n’en n’avions fait jusque-là. Le mot «philosophique» a même été prononcé. Une partie d’entre nous a donc commencé à s’interroger sur le métier d’acteur : que signifie être acteur au XXIème siècle ? Cette question-là a libérésur le plateau une parole qu’Ariane s’est appliquée à ne jamaiscensurer quand bien même nous quittions à ce moment-là l’économie de parole coutumière au Théâtre du Soleil. Parallèlement à cela, je me souviens suite à Macbeth avoir dit à Ariane que le seul geste de résistance politique que nous puissions faire était de monter une comédie pour tenter de détendre l'atmosphère par le rire. Un jour, pour tenter de trouver quelques secondes de théâtre, Hélène et moi avons fait appel à deux masques de la commedia dell’arte et avons improvisé un duo de Pantalone. Ce duo reste encore présent malgré la disparition des masques aujourd’hui. Leur trace se manifeste notamment à travers le corps de Cornélia. En ce qui me concerne, ma Pantalone, se construit plus autour de la parole. Elle est plus intellectuelle. Elle a donné naissance à Cassandre, comédienne de la troupe très érudite et volubile. Ces personnages de commedia ressurgissent malgré nous, qu’il s’agisse du corps pour Hélène, qui a une approche clownesque du personnage, ou de la parole pour Cassandre. Comme a pu le dire Ariane à notre retour en France, nous montions bien une comédie. Restent les moments de visitation, les cauchemars de Cornélia, tableaux qui relèvent d’un registre plus tragique, plus proches du Caravansérail dans le réalisme de leur forme.

Le rapport à l’actualité reste toujours présent. Utilisez-vous toujours la table de presse ?

Hélène Cinque : Nous continuons à titre individuel.

Shaghayegh Beheshti : Cespectacle risque malgré tout de nous surprendre jusqu’à la fin. Ceci tient en partie au travail en séquentiel, l’évolution d’une scène amenant à tout moment une recomposition de l’ensemble. Depuis Pondichéry, existe une myriade d’improvisations, filtrées de nombreuses fois par Ariane ou au contraire, laissées à l’état brut. La structure peut rappeler celle du Caravansérail ou des Éphémères, constituées d’instants, à la différence qu’ici, nous n’avons pas la même unité de fond. Lorsqu’Ariane fait ce que nous appelons des « œufs », une suite de scènes reliées entre elles marquant une évolution, il n’est pas rare que l’une d’entre elles à laquelle nous étions pourtant très attachés, ne trouve plus sa place. L’ensemble est en constant mouvement. On doit se tenir prêt à réagir face à cette matière organique du spectacle, plastique et « placentesque ». Par ailleurs, en ce qui concerne le comique, nous sommes très attentifs à cette tyrannie du rythme. Hélène le sait mieux que personne.

Hélène Cinque : Une fois partis, on ne peut plus s’arrêter, à l’image du fouet pour monter les œufs en neige

Shaghayegh Beheshti : Hélène nous donne un tempo physique. Quiconque a, ne serait-ce qu’un temps d’absence ou de retard sur un regard peut faire s’effondrer la scène. II est très risqué de travailler face à Cornélia texte en main. Celui-ci doit presqueêtre connu par cœur afin de répondre à l’urgence rythmique. Le comique a un lien intrinsèque avec le rythme d’émission de la parole. Il n’a pas à voir qu'avec le contenu du texte. Je me souviens de notre scène, « les compliments de Cassandre ». Je suis derrière le lit, je prononce la phrase : « Je croyais te connaître et non je te découvre ». (À Hélène) Je m’assieds auprès de toimais ton changement de position, pourtant léger, a complètement influé sur le rythme de ma réplique. C’était mal enclenché et donc cela ne pouvait plus marcher. La deuxième fois était la bonne.

On peut penser en vous écoutant que l’engagement commencerait par une exigence physique.

Hélène Cinque : C’est une soif permanente. La foi de la création est absolue. Je n’ai pas le droit de ne pas m’engager.

Shaghayegh Beheshti : C’est une création qui chaque matinen effet nous met face à notre engagement. De par le sujet même de la pièce, l’artiste face au doute, et l’image d’un metteur en scène prestigieux qui cesse de créer, la troupe que nous sommes n’a pas d’autre choix que de se questionner sur le sens de son art. D'abord enfants du Théâtre du Soleil, nous avons grandi et avons aujourd’hui la responsabilité de transmettre ce qui nous a été transmis aux générations futures. Nous ne sommes plus seulement des apprentis, nourris à la mamelle du Théâtre du Soleil. Nous devons chercher et puiser en nous-mêmes pour nous positionner comme le font les personnages de la pièce confrontés au départ de Lear. La question est celle du doute et c’est une question d’ailleurs qui traverse le paysage théâtral contemporain. Je pense au spectacle de Stanislas Nordey et de Falk Richter, Je suis Fassbinder par exemple, qui interroge lui aussi la place de l’artiste dans notre société. Cela concerne toute une génération. Depuis le 13 novembre, un autre monde est survenu, très subitement, surtout peut-être pour les néo-consommateurs des années 70-80 dont je suis. Les jeunes gens de 17, 18 ans sont bien plus alertes, doués d’une conscience plus grande du danger. Ils savent développer des défenses et ont beaucoup à nous apprendre. Le spectacle est au cœur de cette transition du monde sur laquelle navigue le bateau magnifique qu’est le Théâtre du Soleil. Pourrait-on encore créer un tel théâtre aujourd’hui ? Que va-t-il advenir de nos utopies ?

Que pourraient dire Cornélia ou Cassandre à un public adolescent ?

Hélène Cinque : Peut-être, pour Cornélia, « ça y est, je sais par quoi on commence »…

Shaghayegh Beheshti : La question à mon avis, est encore un peu prématurée. Pour l’instant, Cornélia est dans le doute. La vision du Theru Koothu viendra plus tard. En ce qui concerne Cassandre pour qui la chute de l’espérance de vie est enfin une bonne nouvelle car elle met fin à notre calvaire, je m'abstiendrai (rires)… Pour elle, les générations heureuses sont celles qui ne verront pas le jour ! À ses yeux, le théâtre est amusant mais n’est pas essentiel. En revanche, ce que je pourrai dire moi, Shasha, comédienne, à un groupe de collégiens ou de lycéens et plus largement à la génération des 15-25 ans serait plutôt : « Je vous guette, car c'est parmi vous que j'apprends et c'est vous qui me donnez des repères »

Propos recueillis par Cécile Roy-Fleury, juillet 2016

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