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Une chambre en Inde

Ariane Mnouchkine (Mise en scène)


:avec Emmanuelle Martin, musicienne (chant carnatique)

« On dit aussi que l’ouverture à la vie est plus grande en Inde, en lien avec le flux perpétuel de l’existence. La musique carnatique incarne cela dans la mesure où le son ne s’arrête jamais. »

Entretien réalisé à l'occasion du dossier Pièce (dé)montée, propos recueillis par Cécile Roy-Fleury, juillet 2016

Comment une jeune musicienne française se retrouve-t-elle à passer dixans en Inde auprès d’un maître indien ?

Mes parents étaient musiciens classiques professionnels. Mon père a découvert la musique carnatique au moment de ma naissance, vers 1985. C’est à ce moment-là qu’il a rencontré Savitry Naïr, ancienne partenaire du Théâtre du Soleil, devenue amie d’Ariane Mnouchkine. Cette danseuse indienne, originaire de Chennai, enseignait alors le chant carnatique à des élèves parisiens débutants. Très vite, cette pratique est devenue essentielle pour mon père qui a alors fait plusieurs séjours en Inde. De mon côté, j’ai toujours voulu chanter. J’ai eu une formation classique en musique lyrique bien qu’étant attirée par les voix naturelles venues de la terre que l’on peut entendre dans les chants dits folkloriques ou bien gitans et flamenco. Parallèlement à cette recherche, la musique carnatique dont j’étais imprégnée, ne suscitait en moi aucun désir particulier, bien au contraire. Lorsque j'avais dix-neuf ans, trois mois avant de passer le bac, un ami de mon père ayant eu le même professeur de chant carnatique, et déjà célèbre en Inde, est venu se produire au Théâtre de la Ville à Paris. Il s’agissait de TM Krishna, qui deviendra mon maître en Inde. Mon père qui l'avait invité chez nous à Nantes, réussit à me convaincre de participer à l’un de ses cours avec Krishna. J’avais jusque-là associé ce chant à des voix douces et réservées, opposées à celles plus directes que je souhaitais explorer. D’ailleurs, dès les premières minutes du cours, alors que je commençais à chanter d’une toute petite voix, TM Krishna m’a aussitôt interrompue. Il m’avait entendu parler fort d’un étage à l’autre de la maison et il m'invita à ouvrir ma voix sans retenue. Une révélation a alors eu lieu. Ma voix était sortie, ma voie était trouvée. S’en est suivi un changement radical de perspectives puisque je suis partie en Inde dès le bac obtenu. Je savais que ce choix était l’affaire d’une vie.

Pourriez-vous évoquer l’apprentissage qui s’en est suivi.

La musique carnatique nécessite un apprentissage très long. Ce dernier est possible dans quelques lieux où il est encore mené de manière traditionnelle. J’ai commencé par des exercices chantés pendant deux ans, puis je me suis consacrée à des chants véritables avant de m’adonner deux ans plus tard, à l’improvisation. Celle-ci n’est possible que lorsque toutes les clés données par les exercices patiemment pratiqués sont maîtrisées. L’imprégnation est progressive, l’apprentissage opérant de manière circulaire. L’écoute régulière des concerts est également extrêmement importante car elle enrichit constamment les connaissances. J'accompagnais ainsi mon maître lors des nombreux concerts qu'il donnait dans toute l'Inde. Je suis repartie au bout de dix ans, ayant acquis suffisamment d'expérience pour ne plus avoir besoin de suivre des cours quotidiens ou assister aussi régulièrement aux concerts de mon maître. Je me produis sur scène depuis maintenant quatre ans et parviens à progresser grâce à ma propre pratique. Cela ne m’empêche pas de retourner en Inde une à deux fois pas an pour retrouver le berceau originel.

Et vous avez maintenant des élèves.

Oui, quelques dizaines de comédiens ici au Théâtre du Soleil ! Je travaille aussi sous forme d'ateliers et j'accompagne d’autres élèves à l’extérieur de manière très régulière.

Le chant carnatique relève-t-il d’une autre vision du monde ?

Bien qu’ayant eu la chance d’avoir un maître qui croyait absolument en moi, apprendre le chant carnatique relève pour l’occidentale que je suis, d’un parcours singulier. L’Inde et l’Occident reposent en effet sur des références totalement différentes. Ici en Occident, la musique est construite de manière verticale, autrement dit, à partir d’accords. Là repose sa richesse. La musique indienne quant à elle, est modale ou mélodique. Elle est donc horizontale. Les accords n’existent pas. Ce qui crée ici la couleur véritable de la note tient au rapport entre le son chanté et la tampura, cet instrument à quatre cordes qui apporte à la voix une base sonore ininterrompue. Là réside pour moi l’un des premiers grands chocs. L’autre intérêt majeur de cette musique tient à la grande richesse mélodique qui a été poussée beaucoup plus loin qu’en Occident. On dit aussi que l’ouverture à la vie est plus grande en Inde, en lien avec le flux perpétuel de l’existence. La musique carnatique incarne cela dans la mesure où le son ne s’arrête jamais. Aucune note n’est indépendante. Chacune d’entre elles est reliée à celle qui suit ou précède. Chaque raga est chanté avec ce qu’on appelle des gamakas, ces ornementations qui ne sont pas ajoutées mais contenues dans la note elle-même. Lorsqu’on chante de cette façon, on peut avoir l’impression que la musique ouvre des portes qui donnent chaque fois accès à de nouvelles pièces. On peut aussi penser à un arbre qui avec les gamakas, ne contiendrait pas seulement le tronc et les branches mais aussi les feuilles accompagnées de fruits. L’accomplissement y est total.

Accepteriez-vous de représenter votre Inde à l’aide d’un croquis ?

La première chose qui me vient à l’esprit est une rue très animée, couverte de poussière. Le terre est très rouge. Ici, c’est le soleil d’une fin d’après-midi si caractéristique en Inde. On peut aussi voir un buffle ou un zébu, symbole de la vache sacrée. La vie grouille de partout. Là, on reconnaît une échoppe. Sur la façade, le sigle PSD-ISD évoque les téléphones internationaux. Ils ont un peu disparu aujourd’hui. J’habitais dans une petite rue entourée de nombreux temples et de ces petites boutiques colorées remplies de gâteaux. L’un de ces temples est justement là, au centre , dans lequel se trouve Sarasvati la déesse de l’art, de la transmission et de la musique. Durant dix ans, j’ai justement suivi le chemin de la musique. Là, des gens sont assis. Ils me renvoient à la transmission traditionnelle liée à la musique carpatique.

Propos recueillis par Cécile Roy-Fleury, juillet 2016

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