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Une chambre en Inde

Ariane Mnouchkine (Mise en scène)


:(7) Le prix de l'expérience

Tout d’abord, il y a des voyages. Alors je vais évidemment parler du dernier, non pas seulement mon voyage, mais celui qui a été notre voyage en Inde. Tout le Théâtre du Soleil, je dis bien tout le Théâtre du Soleil : techniciens, bureau, tout le monde, à ma demande, et parfois avec un peu d’étonnement de certains d’ailleurs, mais à ma demande, à mon insistance je dirais, tout le monde est allé en Inde.
J’avais plusieurs raisons à cela. Pour les comédiens et les musiciens c’était évident, c’est-à-dire que je voulais qu’ils aient l’occasion de se plonger ou de se replonger dans un certain bain dont nous parlerons peut-être ou pas, mais j’avais envie que pour une fois, ceux qui ne brillent pas sur le plateau mais sont responsables de beaucoup d’éclats à côté du plateau, soient avec nous. J’avais envie de les retrouver, et donc ça a été fait, on l’a fait. On l’a fait grâce à, d’ailleurs il faut le dire en passant, à beaucoup de gentillesse, de travail, de solidarité des gens à Pondichéry qui nous ont accueillis, ont logé beaucoup d’entre nous, de l’Alliance française, de l’Institut français...
Cela a été bricolé, mais bien bricolé, c’est-à-dire qu’on a trouvé un petit peu d’argent ici ou là, etc. Il y a eu une bienveillance, beaucoup de travail pour l’obtenir, mais beaucoup de bienveillance, d’initiatives et en France et à Pondichéry, puisque c’est à Pondichéry que nous avons été. Mais au fond, c’est vrai que j’avais envie de ça et c’était un bonheur, et nous attendions ça, et on allait faire notre École nomade, donc on allait partir à douze et les autres nous rejoindraient quinze jours plus tard, et on commencerait à répéter le spectacle.

Et puis, et puis le 13 novembre est arrivé, le vendredi 13 novembre, et je me suis demandé si je n’étais pas, je dois dire, complètement folle...
Qu’est-ce que cela voulait dire : emmener le Théâtre du Soleil en Inde, après ce qu’il venait de se passer, après l’impensable qui venait de se passer, impensable mais curieusement pas imprévisible, impensable. Et donc j’ai oscillé, je dois dire. Je n’osais même pas leur en parler – je me disais mais non, on n’a plus le droit, voilà, on n’a plus le droit. On doit rester collés ici à penser à ça, à travailler là- dessus, il n’y a plus d’autres horizons.
Enfin, j’étais paralysée, tétanisée, comme vous tous, je pense, comme nous tous. Je ne décrirai probablement rien là que la plupart d’entre vous n’aient ressenti. Puis finalement, je me suis entêtée, et sans parler même de mes hésitations aux autres, parce que je ne voulais pas révéler des hésitations chez eux, parce que si nos hésitations s’étaient ajoutées les unes aux autres, peut-être qu’on ne serait pas partis. Donc je n’ai pas demandé, je n’ai pas dit « Est-ce que tu hésites ? ». Je n’ai pas parlé, je n’ai rien dit, et je me suis obstinée. Et pourquoi je me suis obstinée, exactement parce que je me suis dit : il faut aller un peu loin pour voir, pour comprendre, il faut prendre un peu de distance, et c’était la distance du voyage. Quant aux mères nourricières, aux terres nourricières, il faut bien dire que quand même, en allant en Inde, je savais que nous allions dans une terre qui parfois nous est incompréhensible, même cruelle ; le chaos indien est terrible, mais je savais que nous allions dans un pays qui est pour nous, pour nous gens de théâtre, artistes en général mais gens de théâtre en particulier, qui est justement une terre, une mère d’abondance absolue. Donc voilà, alors qu’est-ce qu’on gagne, qu’est-ce qu’on perd, je ne sais pas ce qu’on a perdu, je ne crois pas.
Je t’avouerais que d’abord, je ne me suis pas posé la question comme ça. Je ne sais même pas d’ailleurs ce qu’on a gagné. Je sais qu’on a été très proches les uns des autres, qu’on s’est beau- coup, beaucoup retrouvés, qu’on s’est beaucoup, beaucoup regardés, qu’on a énormément travaillé. Il y avait quelque chose de régénérateur et il y avait quelque chose qui affirmait la vie et la vie du théâtre, alors que les événements, comme je l’ai dit, m’avaient fait moi, vaciller. On finit par se demander à quoi on sert, enfin.

Théâtre du Soleil, 8 mars 2016, extrait du dossier artistique Une chambre en Inde

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