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Un amour impossible

mise en scène Célie Pauthe

:Entretien avec Célie Pauthe

réalisé par Laetitia Dumont-Lewi

Cet entretien a été réalisé à l'occasion de la rédaction du dossier Pièce (dé)montée.
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Quand et comment avez-vous eu l’idée de porter à la scène Un amour impossible ?

Début septembre 2015, quelques semaines après la publication du livre, je l’ai découvert en librairie et je l’ai lu d’une traite, en une nuit. Deux ou trois jours plus tard, d’une manière impulsive et intuitive, comme mue par une nécessité, j’ai écrit à Christine Angot pour lui demander les droits de porter son roman à la scène. Cela a donné lieu à plusieurs rencontres, assez longues, pendant plusieurs mois, où nous avons d’abord fait connaissance, puis commencé à nous accorder sur un projet théâtral.
Plutôt que d’adapter le roman, mon premier désir était de prélever les trente dernières pages, qui sont, d’une certaine manière, déjà du théâtre. Un long dialogue séquencé en trois jours, trois rendez-vous, un long face à face entre une mère et une fille, qui pourrait faire penser à Sonate d’automne de Bergman. Christine était d’accord sur le principe que ces trente dernières pages constituent le cœur du projet, mais elle craignait qu’en y entrant directement, on ait du mal à apprécier et mesurer le caractère presque inespéré de ces retrouvailles.
Nous avons donc évoqué ensemble plusieurs pistes possibles pour rendre compte de l’évolution de leur relation au cours du temps, qui dans le roman commence à la toute petite enfance.
Fallait-il en passer par de la narration, un monologue de la fille qui se serait ouvert sur une rencontre ?
Longtemps nous avons tourné autour de cette idée, et puis Christine m’a fait une proposition surprenante : écrire des scènes dialoguées qui mettent en scène leur relation aux différents âges : enfance, adolescence et âge adulte.

Cette idée m’a séduite par le défi théâtral qu’elle contient : seul le théâtre est un médium qui permet de telles incursions dans le temps. Quand Christine m’a fait cette proposition, je lui ai demandé que la pièce permette un effet de flash-back, s’ouvre sur une séquence de leur vie proche des âges qu’ont Bulle Ogier et Maria de Medeiros aujourd’hui, de manière à ce que les spectateurs puissent vivre le glissement vers l’enfance, assistent en direct à ces retours en arrière.

Quelle a été votre place dans le processus d’écriture, en tant que future metteure en scène de la pièce ?

Nous avons eu au moins deux ou trois allers-retours en cours d’écriture. Christine m’a aussi laissé le choix entre plusieurs montages possibles. J’ai pu rêver au fur et à mesure qu’elle enclenchait le processus. On s’est vues de manière très régulière, à chaque étape charnière de son travail d’adaptatrice et d’auteur de théâtre. Si c’est le roman qui a été déclencheur pour moi, je considère aujourd’hui le nouveau texte sur lequel nous travaillons non comme une adaptation mais comme une pièce de théâtre qui existe par elle-même.
Avec ses règles propres, sa structure, son rythme, ses secrets, ses ellipses, qu’il va nous falloir approcher, apprivoiser comme toute pièce de théâtre. C’est à nous désormais d’en rêver une incarnation et une mise en scène, à travers notamment les différents médias qu’elle convoque : dialogues, films, coups de téléphone, mail... Et les différents lieux aussi : de l’appartement de la zup à Châteauroux dans les années soixante, à celui de Reims dans les années soixante-dix, puis à l’appartement de la fille dans les années 2000, puis à ce restau- rant parisien où se déroulent les ultimes rendez-vous...

Comment est-ce que vous abordez les âges différents que traversent les personnages dans la pièce, du point de vue de la direction des actrices ?

Le choix de Christine sur ce point a fait basculer le projet, en apportant une foi absolue dans les potentialités du théâtre. C’est un vrai défi qui nous sort du réalisme, qui oblige à penser l’ensemble du projet du point de vue de la mémoire, à comprendre pourquoi ces femmes vont faire ce voyage. Concrètement, on part de l’idée d’une journée continue, c’est-à-dire que vraisemblablement elles ne sortiront pas de scène, de même qu’elles ne changeront quasiment pas de costume.
On travaille en temps réel, comme si on était avec elles au présent d’une sorte de jeu, un jeu dont elles partagent les règles et qui consiste à enquêter pour reconsti- tuer certaines pièces de leur propre roman familial. Le long face-à-face au restaurant se situe dans un passé plus proche que celui plus lointain où Christine est en CM1, où elle fait ses devoirs en récitant une poésie de Paul Fort, mais c’est aussi un temps qu’on ré-explore au présent. S’il y a un temps absolument présent, c’est celui de la toute fin, lorsque la mère écrit à la fille, à l’âge qu’elle a dans le roman, quatre-vingt-trois ans :
« Trêve de nostalgie, c’est aujourd’hui et maintenant. » Il s’agit du temps qu’il leur reste à vivre et à partager dans l’au-delà de la représentation.

Quand le projet a bougé et est parti vers cette jeunesse, Maria de Meideros et Bulle Ogier l’ont accueilli avec énormément de joie. Même si ça nous fait peur, s’il y a une part d’inconnu, j’ai été très marquée par la réaction spontanée de Maria au téléphone, me disant « Mais c’est formidable, tous ces âges on les a en nous, et seul le théâtre peut nous permettre de puiser dans cette richesse-là ! »
L’épreuve de la scène, c’est justement de jouer de cet accordéon des mémoires affectives, déposées dans le corps. C’est dans ce partage-là qu’on va rentrer ensemble au plateau. Je voudrais que le travail théâtral rende compte du fait que le personnage principal de toute cette histoire, c’est la relation entre ces deux femmes, comment elle a évolué, s’est cherchée, s’est perdue, s’est transformée, s’est nouée et s’est dénouée. C’est elle, la relation, le sujet principal. C’est l’enjeu de notre travail.

Le chemin d’une relation dans le temps, c’est déjà ce que vous aviez exploré en montant La Bête dans la jungle...

Oui, peut-être que la place d’Un amour impossible dans mon travail, c’est la ligne des pièces à deux personnages, l’exploration de cette plus petite des communautés humaines à l’épreuve du temps...

Et dans ces relations à deux, il y a dans vos dernières créations des variations sur des formes, sinon d’impossibilité, du moins de difficultés de l’amour : le difficile partage de l’amour à trois dans Aglavaine et Sélysette, l’impossibilité à aimer chez John de La Bête dans la jungle et l’homme de La maladie de la mort, les empêchements à l’amour de Titus et Bérénice dans la pièce de Racine que vous avez travaillée avec des étudiants l’an dernier. Quelle est votre interprétation du titre Un amour impossible ? Cette question n’est pas simple. C’est comme un titre gigogne. Le premier amour impossible auquel on pense est celui entre le père et la mère, impossible parce que bafoué d’emblée par le refus du père d’envisager une véritable union avec quelqu’un d’une condition sociale inférieure à la sienne. Un amour condamné, vicié à la racine, un amour qui porte atteinte à la personne privée en l’assignant à sa condition sociale. Un amour qui écrase et humilie au lieu de donner confiance. Mais qui pourtant perdure au cours des années. Et c’est là que commence la tragédie de l’histoire de ce trio familial.

Car de cet amour-là, en naîtra un autre : celui entre la mère et l’enfant, fruit de cette relation. Cet amour- là qui est bien le déclencheur du désir d’écriture du roman, est-il réellement impossible ? Mon premier mouvement de lectrice était de répondre, non, il n’est pas impossible, puisque justement, le roman raconte combien il va parvenir à se frayer un chemin malgré la violence inouïe qu’il a subi. Mais ce qu’il me semble comprendre, en avançant peu à peu dans l’œuvre, dans le travail avec les actrices, et donc dans la réelle complexité humaine des enjeux et des personnages, c’est que oui, c’est bien d’un amour impossible dont il est question. L’aveuglement et l’impuissance à parler dont la mère fait preuve pendant et après la découverte de l’inceste, sont en un sens irréparables. C’est d’un amour profondément blessé dont il s’agit. Comment pourrait-il en être autrement ? On ne va pas se raconter d’histoires, et les zones d’ombre qui émaillent ce dialogue final demeureront. Mais l’extraordinaire consiste malgré tout dans le fait que la rencontre ait lieu et que la parole soit possible, qu’on puisse se dire justement qu’on s’aime... d’un amour impossible. Et c’est bien tout l’enjeu de cette tragédie contemporaine qu’est Un amour impossible.

Est-ce en cela que réside pour vous la force politique du livre ? En quoi diriez-vous qu’il nous concerne tous ?

La force absolue du roman, c’est qu’à travers cette histoire singulière, familiale, privée, c’est l’ensemble de la société qui entre en jeu. Le roman convoque bien sûr un sujet absolument universel, qui concerne même des gens qui n’auraient jamais connu leur mère : l’amour maternel. Comment cet amour, dans son manque ou son trop plein, est le premier qui nous guide dans l’existence, qui nous ouvre au monde et qui ensuite peut déterminer tous les autres, selon la façon dont on arrive ou non à s’en émanciper. Essayer de définir ce qu’est l’amour maternel, c’est la première pierre du roman, et qui peut dire qu’il y échappe ? La complexité, les étapes par lesquelles passe cet amour, comment il se transforme au fil du temps, comment parfois il se perd, bien sûr quoi que ce soit qu’on ait vécu, je pense que cette question concerne tout le monde.

Toute l’écriture de Christine Angot est tendue vers un passage du « je » au « nous ». Déjà dans Quitter la ville, on peut lire : « Je ne raconte pas MON histoire. Je ne raconte pas une HISTOIRE. Je ne débrouille pas MON affaire. Je ne lave pas MON linge sale. Mais le drap social. » Et en effet, la force absolue du roman, c’est qu’à travers cette histoire singulière, cette petite cellule familiale, et privée, c’est l’ensemble de la société qui entre en jeu.

Il y a, dans les trente dernières pages, une sorte de renversement radical de focale, qui nous fait basculer d’une histoire privée dans une dimension politique et sociale : l’histoire de notre société entière, construite, aujourd’hui encore, sur des principes de domination, de pouvoir, d’intimidation de classes, de races sur d’autres. Ces principes-là s’insinuent dans les conduites les plus intimes, infiltrent la sphère privée, la sphère amoureuse, la sphère éducative, etc. Ce que la fille démonte, en prenant la main de sa mère, c’est ce principe d’intimidation sociale dont sa mère a souffert infiniment. Comment exister face à un homme qui à la fois lui dit son amour et lui dit « Si tu avais été riche, j’aurais peut-être hésité à t’épouser ». Même si toutes ne l’ont pas vécu sur un mode aussi tragique, le roman raconte aussi l’histoire d’une génération de femmes, adultes dans les années soixante-dix, qui ont dû faire face à la libération économique et sexuelle à laquelle elles étaient nombreuses, je pense, à être très peu préparées.

Entretien réalisé par Laetitia Dumont-Lewi, à Paris, le 1er octobre 2016.

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