Accueil de « Seuls »

Seuls

+ d'infos sur le texte de Wajdi Mouawad
mise en scène Wajdi Mouawad

:Journal de bord

Wajdi Mouawad et son équipe ont répété Seuls depuis le mois d'août dernier, entre Chambéry, Toulouse et Nantes. Durant ces périodes, un journal de bord est né de la plume de Désiré Meunier, conseiller artistique sur la création. Nous vous invitons à le découvrir.

Seuls #1
Chambéry > août 2007

Nous étions onze autour de la table, Wajdi nous ouvrait d’une voix douce et posée le cours de son inspiration, c’était le premier jour, notre première rencontre de travail, nous ne faisions qu’écouter, bienveillants et intrigués, disposés à croire ce qu’il nous annonçait : la naissance d’une histoire qui s’appellera Seuls. De ce qu’il faudra en penser, de ce qu’il faudra en faire, demain en prendra soin, quand chacun aura approfondi ses premières impressions et composera avec les mêmes éléments une figure autre, renvoyant ainsi à Wajdi une série de vues kaléidoscopiques et distanciées sur les contenus de son propre esprit, selon un principe qui lui est cher : partagez, et vous multiplierez.

Pour l’heure, nous ne pensons pas à la gravité de notre engagement et suivons Wajdi sur les hauteurs d’où il nous découvre, à nous les derniers venus, les principaux locataires de son univers mental. Ce sont Harwan, Rembrandt et un troisième personnage, innocent, dangereux, créateur : le coma. Sans le naufrage du coma, Harwan, montréalais, fils d’immigrants, épris du théâtre de Robert Lepage sur lequel il écrit une thèse avec une lenteur qui désespère son père et sa soeur, sans ce coma tout-puissant qui le veut nu dans sa vie, séparé du monde, de sa famille, mais non de son imagination, Harwan jamais n’atteindrait à la métamorphose à laquelle le destine Le Retour du fils prodigue de Rembrandt. La commotion ressentie par Wajdi devant la beauté de ce tableau d’inspiration mythique, le désir de lui répondre seul à seul, la présence du Sacrifice d’Abraham exposé dans la même salle Rembrandt du Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, le catapulteront sur le chemin de l’aventure Seuls. Voilà qui sont nos colocataires.

Wajdi en sait toujours plus long qu’il n’en dit, chaque jour en apportera une preuve supplémentaire et rafraîchissante, nous travaillerons néanmoins toute la semaine à L’Espace Malraux de Chambéry sur le développement de Seuls dans l’ignorance de son dénouement. Wajdi ne s’expliquera pas davantage sur ce qu’il entend par « Harwan doit entrer dans le Retour du fils prodigue ». Est-ce une entrée dans le sens de la parabole (Luc, 15), entendue comme l’accomplissement d’un destin filial, avec le concours des forces oedipiennes accourues au chevet du comateux : père, soeur, souvenirs d’enfance, langue maternelle oubliée ? Ou est-ce une entrée par tous les sens dans la peinture et le choix, si son état lui en laisse la capacité, d’une destinée personnelle d’artiste ? Nous pressentons ces questions à la lumière des précédentes pièces de Wajdi, Incendies et Forêts, que le conflit entre destin choisi et destin subi traverse de part en part.

Qui est Harwan ? Quel est son monde ? Comment vit-il ? Quels sont ses rapports avec sa soeur et son père ? Quel est le contenu de sa thèse au titre si intriguant : « Le cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage » ? Nous consacrerons la semaine de Chambéry à ces questions. Le temps ne cessera plus d’ouvrir dans le récit initial de Wajdi des interstices d’où surgiront des histoires qui engendreront des histoires. La machine est lancée.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Nous en sommes encore aux premières heures de Seuls à écouter Wajdi partager avec nous ses étonnantes découvertes. Maintenant il se tait, personne ne parle, la terre ne tremble pas ; elle le ferait qu’elle n’ébranlerait pas l’embryon que nous avons le sentiment de former, ni le silence et le halo de possibilités qui l’enveloppent, ni le désir qu’il en sorte quelque chose de grand. De mystérieuses ombres, qui vont nous travailler jusqu’au vertige, attendent au fond de nous d’être rendues à la vie.

Seuls #2
Toulouse/Nantes > nov. 2007

TNT - Toulouse, 6 novembre 2007
Le travail fait à Chambéry paraît romanesque à côté de celui de Toulouse, régi par un nouveau critère : le primat du faire sur le dire.
Le coma n’est pas un traumatisme, dit Wajdi, le jour de notre arrivée, avant de nous montrer son travail. Il y a une scène, des objets, un décor sommaire, et la présence physique d’un personnage qui enjambe cet espace, bouge, frémit, agit sous nos regards sans dire mot, peut-être heureux de n’exister que pour lui-même, concentré dans ses gestes comme un expérimentateur dont on ne saisit pas les intentions, produisant des résonances entre les objets, les couleurs, les images, mais cherchant peut-être aussi bien une issue, c’est Harwan.
Il y a soudain non plus dix mais un seul Harwan, visible, isolé, singulier, individuel, inexplicable, indifférent à ce qui devrait l’écraser, et terriblement inconnu.
Il faut réapprendre à le connaître, ça n’a rien d’évident : il n’est pas fait de mots mais d’un ensemble de gestes, d’états, de rapports silencieux à la matière, la couleur notamment. Il semble toujours en train de tenter quelque chose, mais quoi ? Un nouveau moyen de s’éveiller à la vie ? Une remontée à l’origine des choses ? Un appel à une dimension qui lui échappe ?
A la fin, c’est par le rythme et la réverbération de ce qu’il voit, par la trace qu’un geste a laissé dans son imagination, par la lecture à même son impression, que chacun se greffe, du mieux qu’il peut, sur ce chantier. Alors les questions qu’on se posait s’ouvrent, on entre dans le travail en même temps qu’on le découvre et, de spectateur qu’on était du fonctionnement de son propre esprit, on en redevient l’acteur.
L’équipe continue de porter une appréciation globale sur le travail en même temps que commencent à percer les points de vues liés à la spécialisation de chacun de ses membres. La trame de l’histoire subira en parallèle de multiples contre-épreuves pour la dépouiller de suppositions non vérifiées qui risqueraient de bloquer les rouages du processus de fabrication qu’on vient de mettre en place.

Grand T - Nantes, le 26 novembre
Wajdi nous livre la structure de Seuls, une étendue de mille lieues, et nous fixe un objectif : construire l’ouverture. Nous construirons, au rythme de quelques minutes par jour, la vie de Harwan jusqu’au coma.
Cette lenteur s’explique par la vision polyphonique que Wajdi se fait de Seuls. Le maniement simultané des formes d’expression (son, musique, lumière, image), la soumission de toutes ces entités au principe de parcimonie (faire plus avec moins), la recherche jusqu’à épuisement de l’exactitude au sein de configurations mouvantes, la quête de la simplicité dans l’intense, la nécessité pour Wajdi de faire rentrer à chaque instant sa vision illimitée dans un trait fini, la changement du rapport au temps (un temps si fractionné qu’il ne coule plus), le tumulte occasionnel d’inévitables dissonances, l’extase nerveuse des grands moments de découverte, le tout pour créer un chose digne d’être vue, c’était cela Nantes.

Seuls #3
Chambéry > 26 jan. 2008

La semaine a très bien commencé. Quand l’équipe s’est retrouvée, chacun a pu constater combien son impuissance à travailler sans les autres, pendant l’intervalle de repos, était partagée. Cette similitude de sentiments nous a rappelé une vérité que nous avions déjà ressentie, à savoir que Seuls se conduisait comme un organisme dont la loi de croissance exige le rapport combinatoire des sucs de tous. Ajoutons que cette plante a trouvé à l’Espace Malraux où elle doit éclore le 4 mars prochain, un climat on ne peut plus propice à sa maturation.
Peut-être nous fallait-il au départ cette soif de travail en commun pour réussir à produire en quelques jours une partie cruciale de Seuls, la jointure entre les épisodes de Nantes et de Toulouse, séparés par un abîme. Nous avons découvert à la faveur de ce bond, que nous n’étions plus libres devant le spectacle. Il est devenu une sorte d’entité autonome et douée d’instinct. Il sécrète des règles qu’il nous faut déchiffrer. Il se montre aussi capable de rejeter une scène qu’on lui destinait de loin, que d’en réclamer une nouvelle que l’on se creuse à trouver, Wajdi le premier. C’est lui qui la nuit puise dans ses réserves et met au point la scène qu’il nous présentera le lendemain, avec ou sans l’aide, totale ou partielle, de l’équipe technique.
De cette scène d’ouverture, à Nantes, Wajdi en donnait souvent plusieurs versions qui différaient dans la ressemblance et se ressemblaient dans la différence. Maintenant il ne le fait plus. Ce travail minutieux sur la variation lui a permis de résorber en partie la tâche aveugle et aveuglante liée au triple rapport d’auteur, d’interprète et de metteur en scène qu’il entretient avec la production. Elle a permis à l’équipe, à force d’atteindre à l’inouï dans la répétition, de mettre en place les rouages de son processus de fabrication et de trouver en parallèle sa vitesse de croisière.

On se lève de bonne humeur quand on sait qu’un petit spectacle vous attend au début de chaque séance. L’idéal serait qu’on sache réagir en apportant spontanément à ce qui nous touche et nous sollicite dans une scène donnée, une réponse adéquate, jamais critique, toujours concrète. Cela s’apprend et fera l’objet d’une prochaine chronique.

Seuls #4
Chambéry > 2 fév. 2008

On trouve dans les confessions de Marina Tsvetaeva, Vivre dans le feu (Livre de poche, p. 193), un dialogue qui donne à comprendre de manière saisissante une expérience que la fabrication de Seuls nous a rendue familière. Tsvetaeva y confie à un ami qui la pousse à écrire un roman, sa peur de l’arbitraire, de la trop grande liberté. L’ami :

- « Tenez, voici une feuille de papier blanc – inventez ! C’est plus compliqué que vous ne le pensez, on a ici ses propres lois, au bout de quelques pages vous serez déjà ligotée, parmi plusieurs propositions – or il peut y en avoir des centaines – et toutes magnifiques ! Il faudra choisir, en choisir une seule, peut-être en trouver une, la cent unième. Vous sentirez désormais peser sur vous la loi de l’absolue nécessité. Prenez, pour exemple, l’anecdote que tout le monde connaît sur Tolstoï et Anna Karénine. »
- « Je ne connais pas. »
- « L’incident s’est réellement produit. La rédaction attend – l’imprimerie attend – coursier après coursier – pas de manuscrit. Il se trouve que Tolstoï ne savait pas ce qu’avait d’abord fait Anna Karénine, une fois rentrée chez elle. Ceci ? Cela ? Autre chose ? Non. Et le voilà qui cherche, ne trouve pas, cherche encore ; tout le livre attend, coursier après coursier.
Finalement, il se met à son bureau et écrit : "À peine entrée dans la salle, Anna Karénine s’approcha du miroir et rajusta sa voilette…" Ou quelque chose du même style. Voilà. »
- « La loi implacable de l’absolue nécessité. C’est aveuglant, je comprends. »
- « Ne redoutez pas la liberté – je le répète – il n’y a pas de liberté ! »

Harwan s’est évanoui, l’équipe fait des propositions : une fois debout, il fait... Ceci ? Cela ? Comme au théâtre, c’est dans le corps que l’idée doit s’actualiser, on essaie, on tâtonne, on expérimente. La pratique vient intensifier la pensée, chauffer à blanc l’âme et le corps, le temps a l’épaisseur d’un millefeuille. Soudain la pensée de Wajdi fait un crochet. Pris d’un désir de gestes, il reconfigure la scène à la vitesse d’une étoile filante ou d’un automatisme psychique inconscient qui dépasse l’entendement et toutes les conditions données au départ. Harwan se lève et fait ce qui nous sort de nous-mêmes.Tout tombe juste et nous affranchit de la logique des possibles. C’est l’état de grâce. La liberté ne s’oppose pas à la nécessité, elle effectue sa nécessité propre.
Ce fut une très bonne semaine.

Seuls #5
Chambéry > 9 fév. 2008

Nous sommes entrés cette semaine avec Harwan dans une zone non langagière et nous avons abandonné avec lui la sécurité du discours.
Harwan écoute ou agit mais ne parle pas. Les voix qu’il écoute l’informent de son présent et de son passé, du monde qui va, du temps qui passe. Mais ce présent semble décalé par rapport aux actes quasi graphiques qui constituent l’immédiateté de son existence et matérialisent pour ainsi dire le temps : la douceur d’un pas, la persistance d’un regard, la naissance d’un élan, la manipulation d’un objet, le choc d’un arrêt forcé.
On peut vivre quelque chose sans le savoir, c’est le cas d’Harwan, corps pétri de mouvements et de repos. Il n’y a pas l’épaisseur d’un cheveu entre lui et ses actes. Ils jaillissent avec la fulgurance d’une flèche décochée d’un fonds obscur auquel la raison n’a pas accès. Il n’en saisit pas d’emblée l’éclat ni la portée alors que chacun d’eux l’ouvre à la vie. Il finira par les déchiffrer, fera la connexion entre les signes, et, passant aux gestes intentionnés, empreints d’une espérance et d’une nostalgie inouïes, il sera amené à une vision renouvelée de lui même et du monde. L’histoire ne s’arrête pas là.
Nous n’en savions pas tant lundi, ni sur Harwan ni sur nous. Ce qui a fait de cette semaine un temps passionnant, c’est la recherche de l’exactitude. « Chaque chose exactement à sa place : tes seuls moyens », écrit Robert Bresson dans Notes sur le cinématographe.

imprimer en PDF - Télécharger en PDF

Ces fonctionnalités sont réservées aux abonnés
Voir un exemple Je m'abonne