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Seuls

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mise en scène Wajdi Mouawad

:Entretien avec Wajdi Mouawad

Vous avez écrit Littoral (1997), Incendies (2003) et Forêts (2006) en étroite collaboration avec les comédiens rassemblés pour l’occasion. Comment s’articulent les diverses étapes d’un processus de création dans lequel écriture dramatique et écriture scénique semblent inextricablement entremêlées ?

Il est important d’imaginer ce que c’est qu’un groupe de personnes qui, rassemblées pour faire du théâtre ensemble, passent leur temps à se demander si ce qui est en train de se construire est valable ou non. Cette chose sur laquelle nous sommes penchés est un spectacle à venir. Nous le regardons chacun depuis notre fenêtre, si je puis dire, et nous tentons de dire aux autres ce que nous observons depuis cette fenêtre. L’effort ne consiste donc pas à dire des choses intelligentes, mais à dire réellement ce que nous observons. Il se trouve qu’il faut que cela se fasse en fonction d’un regard qui va servir d’axe à l’ensemble des regards. Ce regard est le mien. C’est-à-dire le regard de l’auteur metteur en scène. À partir du moment où cet état d’esprit est compris et accepté, vécu, on se met à travailler sur un spectacle où l’écriture et la mise en scène se répondent et se relaient. Parfois, l’écriture met en place l’enjeu de l’instant, puis, la mise en scène poursuit par la mise en place d’une atmosphère, d’un esprit. Ce dialogue se construit d’autant plus que nous comprenons le spectacle sur lequel nous travaillons à mesure que ce dialogue s’approfondit.

Quelle fable raconte Seuls ? Quelles thématiques vous permet-elle d’aborder ? Comment éclairer entre autres le titre paradoxal que vous avez attribué à ce nouveau spectacle joué en solo, mais dans lequel il est question d’un état ou d’un sentiment de solitude décliné au pluriel ?

Il m’est extrêmement pénible de répondre aux questions liées à Seuls car je suis en train de le rencontrer. Parlant de lui, j’ai un étrange sentiment d’infidélité. Comme s’il s’agissait d’une tromperie, peut-être parce qu’en vous répondant, je me trouve dans l’obligation de le définir. De l’expliciter. Or c’est comme si vous aviez promis à un fauve de le garder libre et voilà que vous vous mettez à le domestiquer. Expliquer, c’est domestiquer. Taire, c’est garder sauvage. Voilà pourquoi, à ces questions, je préfère répondre légèrement de biais en vous disant peut-être une banalité à savoir que Seuls raconte l’histoire d’un jeune homme qui va se retrouver enfermé dans un musée une nuit durant.

Comment est né en vous le désir d’écrire, de mettre en scène et d’être l’unique interprète de Seuls?

Je ne sais pas trop. Ça ne naît pas, ça se rencontre. C’est là. Une histoire en face de vous qui vous dit «c’est moi». Alors vous ne discutez pas, vous suivez, vous accueillez. Ce n’est pas très compliqué et c’est comme un savon, un poisson qui vous échappe tout le temps. Sinon, il y a des petites choses: j’en avais assez des acteurs et de leurs névroses, de leurs retards et de leurs besoins d’affection, de leur besoin de séduction. Je dis ça avec beaucoup d’amour et sans aucune amertume, mais c’est comme des parents qui, exténués par leurs enfants, vont prendre des vacances « seuls » pour retrouver un état amoureux avec la vie. Je crois qu’au-delà de bien des choses, liées à la langue maternelle et à l’histoire de ce personnage, j’avais envie et besoin de retrouver un état amoureux avec l’acte de jouer, avec le théâtre.

En quoi le processus de création adopté pour ce solo ressemble-t-il ou diffère-t-il de celui d’une pièce écrite pour une troupe d’acteurs ?

Essentiellement, c’est le fait de ne pas voir ce que je suis en train de construire. Seuls est un spectacle qui s’écrit de manière polyphonique, c’est-à-dire qui ne repose pas uniquement sur le rapport texte / acteur comme avec Forêts ou Incendies, car là, le texte ne suffit pas. Il y aura d’autres formes d’écritures comme la projection vidéo, les voix off et autres éléments qui, dans le spectacle, agissent comme des écritures alors que dans les autres spectacles, elles agissent comme des appuis au rapport texte-acteur. Or, de cette écriture polyphonique, je ne vois rien et ne verrai rien car je suis dedans, acteur. Je n’ai donc que des perceptions dont je me méfie car elles peuvent être trompeuses. Je sais combien les acteurs vivent parfois un décalage entre leur autoévaluation et les notes de jeu qu’ils reçoivent. C’est là que l’équipe avec laquelle je travaille prend une place capitale car, au-delà de leurs «corps de métiers» (scénographe, éclairagiste, assistant, costumière, dramaturge, etc.), ils sont, ensemble, un regard sur lequel je fais rebondir mes perceptions. Ils sont mes yeux.

Dans vos oeuvres, vous convoquez l’Histoire, le mythe et la légende, vous faites éclater l’espace et le temps. Comment s’est imposé à vous cet univers dans lequel le réel est traversé d’onirisme, le présent saisi à travers l’héritage revisité du passé et l’indécidable avenir ?

C’est continuellement un désir ardent de vouloir colmater les déchirures, les peines et l’ennui profond que je ressens devant le monde dans lequel je vis. Ce monde m’ennuie et me violente et je n’ai pas d’autres moyens de lui résister qu’en créant des choses qui n’existent pas. C’est la seule voie qui me redonne un lien avec l’enchantement.

Dans l’ensemble de votre oeuvre dramatique ainsi que dans l’unique roman que vous avez écrit à ce jour (Visage retrouvé, Lémeac/Actes Sud, 2002), vous n’avez de cesse de développer une réflexion sur la quête identitaire. Pourquoi cette thématique vous habite-t-elle si intimement ? Comment, pour définir ce qui fonde selon vous aujourd’hui votre propre identité, retraceriez-vous les principales étapes de votre parcours ?

Pour les étapes, j’aime bien les vols d’oiseaux. Donc, enfant et enfance au Liban; adolescence, lectures et langue française en France; étude, vie active et théâtre au Québec. Entre tout ça, des exils : le premier dû à la guerre civile libanaise, le second dû à l’expiration et au non-renouvellement des cartes de séjour en France. Bon, mais ce n’est rien et c’est beaucoup se tromper que d’accorder à ce trajet une quelconque importance. Je dirais davantage que je suis Grec par ma passion pour Hector, Achille, Cadmos et Antigone, et juif par mon admiration pour Jésus et Kafka. Je suis bien sûr chrétien, surtout par Giotto et Shakespeare. Je suis musulman par ma langue maternelle. Tout le reste n’a pas vraiment d’importance et sincèrement rien ne me déprime plus que lorsque l’on me demande pourquoi je suis si obnubilé par la question de l’identité. Car je n’ai pas du tout, mais du tout, l’impression de l’être: ce ne sont en effet jamais des questions que je me pose au quotidien. Je dirais que je suis beaucoup plus habité par la peur et la crainte de perdre la passion et la pureté qui m’habitaient lorsque j’étais adolescent. Je me pose surtout la question de la manière de vivre encore sans elles et quel sens cela peut-il avoir d’exister sans être enflammé continuellement. N’importe comment, mais être enflammé. C’est beaucoup plus crucial qu’une bête histoire d’identité. Mais je suis à l’intérieur de quelque chose et je me trompe sans doute sur moi-même.

Propos recueillis par Rita Freda

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