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Sentinelles


: Note d'intention

par Jean-François Sivadier

Une sentinelle est un soldat qui fait le guet pour la garde d’un camp, d’une place, d’un palais... Un soldat à l’affût, dans un temps suspendu, dans l’attente, la perspective d’un événement qui arrivera ou qui n’arrivera pas. Il se tient, à la fois, immobile et dans l’action, entre deux lieux, celui qu’il surveille et celui dont il garde l’entrée.


L’idée de ce travail est née de la lecture, émerveillée, il y a une vingtaine d’années, du roman de Thomas Bernhard, Le Naufragé. Roman construit comme une suite de variations musicales, un immense soliloque, dans lequel l’écrivain interroge les rapports entre trois amis, tous les trois pianistes virtuoses, chacun promis à une brillante carrière de soliste : Wertheimer (celui que Bernhard appelle le naufragé), Glenn Gould et le narrateur lui-même.


La langue de Bernhard, organique, obsessionnelle et musicale, scrute avec un humour noir, l’inconscient des trois hommes, leurs parcours et leur histoire d’amitié, légèrement troublée par une cruelle équation : le narrateur et Wertheimer sont d’immenses virtuoses mais Glenn Gould est un génie. A la fin de l’histoire, le narrateur abandonne définitivement le piano, Wertheimer se suicide et Glenn Gould devient une star planétaire.


Sentinelles, écrit et conçu pour trois acteurs, n’emprunte à Thomas Bernhard que son sujet, pour réinventer l’histoire de trois jeunes artistes. Eux aussi pianistes, eux aussi virtuoses, Niels, Swan et Raphael se rencontrent dans leur adolescence et deviennent, du jour au lendemain, inséparables. Reçus dans une prestigieuse école de musique, ils vont y passer trois ans, avant de se présenter à un concours international de piano à l’issue duquel, pour des raisons plus ou moins mystérieuses, ils se trouveront séparés pour toujours.


Aussi dissemblables que complémentaires, chacun des trois admirant chez les deux autres, ce qui lui manque, les trois « meilleurs amis du monde », s’épaulent et se combattent dans un jeu d’équilibre délicat, entre leurs liens d’amitié indéfectible et leurs différences fondamentales quant à leur rapport au monde et à la manière d’exercer leur art. Entre Swan, le contemplatif, obsédé par l’idée que l’art ne doit être qu’une tension vers la beauté et vers la joie, que la musique est un Dieu et le piano son temple ; Raphael, le rationnel qui jure que l’art n’est rien s’il n’est pas politique ; et Niels, l’artiste maudit qui s’obstine à vouloir se couper du monde jusqu’à la folie, les accords et désaccords du trio dessinent un chemin initiatique au bout duquel chacun a rendez-vous avec lui-même. Ici, comme chez Bernhard, un des trois ne vit pas sur la même planète. Swan et Raphael sont d’immenses musiciens mais l’autre est un génie. Face à Niels qui deviendra « le plus grand pianiste du monde », Swan abandonnera définitivement le piano et Raphael ouvrira une école de musique.


Une aventure humaine et artistique où trois êtres à la fois liés et irréconciliables marchent ensemble, sur des chemins différents, et se tiennent, tant bien que mal, en équilibre, dans la confusion de leurs désirs, de leurs sentiments et de leurs démons : l’envie de se détacher du monde ou de lui ressembler, de parler pour lui ou de se taire, la fatigue et la tentation du renoncement, la compromission et le déni, l’ambition et l’orgueil, le rêve de fraternité et la rage de vaincre, l’esprit de compétition, la honte, la culpabilité, l’humiliation, l’indignation, le plaisir et la joie, la peur et le désir de plaire... Une histoire comme un prétexte à interroger les vents contraires, les courants violents et antagonistes qui peuvent s’affronter, s’accorder ou se confondre dans le rapport secret que chaque artiste entretient avec le monde...

juin 2019

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