Ne plus afficher cette publicité - Je m'abonne - Je suis abonné(e)
Accueil de « Rivages »

Rivages

+ d'infos sur le texte de Rachid Akbal
mise en scène Rachid Akbal

:Présentation

Une journaliste mène l’enquête pour découvrir l'identité de migrants perdus en mer alors qu’ils tentaient la traversée vers Lampédusa. Elle part à la rencontre d’Hatem, un artiste qui vit en retrait de la société, au bord d’une plage. Pour dépasser sa colère face à l’indifférence générale, il  créé, à partir d’objets rejetés par la mer, des œuvres pour bousculer et interroger les consciences.

Nous découvrons alors un groupe de migrants déjà morts mais toujours en quête de passage. Dans un espace saturé de vêtements, manipulé à vue par Hatem, sorte de marionnettiste-illusionniste de cette histoire, ces âmes en peine veulent continuer leur voyage à tout prix. Pour cela, elles utilisent un nouveau procédé pour passer les frontières : le catapultage.

Avec un humour décapant, une énergie communicative et une langue chatoyante, Rivages, invite à décentrer les regards sur les migrations : au-delà d’une même humanité c’est avant tout d’une existence commune dont il faut prendre acte.

Pourquoi un spectacle sur les migrants ?

Aujourd'hui l'actualité rattrape et dépasse tous les récits qu’on a pu écrire sur cette question.
Devant le chaos des bouleversements (armés, économiques, écologiques…) qui n’en finissent plus depuis des années, jetant sur les routes des milliers de personnes, les états européens agitent les bras afin de calmer les craintes de leur opinion publique, sans réussir à apporter de réponse satisfaisante. Les peurs s’étendent, les portes se referment, les murs s’élèvent.

L’ampleur des morts, lors de la traversée des déserts ou de la mer Méditerranée, interpelle notre conscience, notre humanité. On est d’autant plus touché que nous vivons maintenant ces drames en direct : dans ce monde où l’image domine, les migrants se filment eux-mêmes et certains reporters (Fabrizio Gatti, Olivier Jobard…) n’hésitent pas à prendre des risques incroyables pour témoigner des réalités que vivent les candidats à l’exil dans leurs parcours. Mais ces enquêtes en immersion se heurtent aux réalités de production. Le public cathodique est friand de ces reportages émouvants. Du monde de l’information on glisse vers le monde du sensationnel.

Comment faire une œuvre scénique avec une telle matière  ?
Comment écrire une histoire sans tomber dans le sensationnel, comment éviter l’indécence de s’emparer d’un tel sujet ?
Comment décrire la construction de l’information devenue objet/spectacle  ?
Quelle est la place des journalistes dans ce grand jeu médiatique  ?
Comment informer, comment témoigner et sauvegarder son intégrité  ?
Et surtout comment donner corps à ces hommes et ces femmes devenus des images ?
Comment traiter des espoirs mais aussi de la résignation des migrants ?
Comment construire une identité entre ces deux mondes ?

De la réalité à la fable

Rivages est d'abord le résultat d'une réflexion menée de longue date sur l'exil. C'est aussi le fruit d'un processus initié en 2014 avec la réécriture de L'Odyssée. Premier texte littéraire sur l'exil, Ulysse et ses compagnons sont les premiers naufragés de la mer Méditerranée. Ce travail sur l’Odyssée m’a amené à poser un regard sur le drame des migrants d’aujourd’hui.
C'est ainsi que j’ai écrit un long texte mêlant récits de vie et fiction, pour le festival Hybrides de Montpellier. Je racontais le périple de migrants quittant la Syrie, l’Erythrée et la Tunisie, et qui se retrouvaient sur la côte libyenne juste avant leur départ pour Lampedusa. Dans ce récit, il y avait, sur l’île italienne, un chien appelé Argos qui rapportait les objets rejetés par la mer et qui les enterrait dans un jardin.
Depuis, j’ai entendu, dans une émission sur France Culture, l’interview d’un homme, Morsen Lihideb, qui ramasse les objets des disparus en mer rejetés sur les plages. Le reportage de Martine Abat pour France Culture m’a offert un point de départ pour Rivages.

Le texte que j’ai écrit nous emmène dans l’univers mental de Hatem qui fait glisser les spectateurs de son imaginaire sur la vie des migrants vers un lieu de mémoire où vivent les disparus. Les aller-retours entre le réel et la fable forment alors un puzzle, l’un nourrissant l’autre sans que l’on ne sache plus d’où cela est parti. Ce mouvement donne une direction à l'écriture.

Est-ce que toute cette histoire est dans la tête d’Hatem ou bien la journaliste crée-t-elle une fiction pour échapper à la réalité ?
Voici les premiers éléments de discussion que j’ai eus avec l’équipe. Le parcours des comédiens et de l’équipe artistique donnent des indications sur la direction future que je compte emprunter avec eux.
Les glissements successifs de la réalité à la fable, du réel à l’imaginaire, ce mouvement permanent qui est quelquefois inscrit à l’intérieur même des scènes, va imprimer, que ce soit dans le jeu ou dans la scénographie, des renversements brutaux.

Ainsi dans les registres, on passe du jeu très naturel de l’interview à la farce, l’humour et la dérision, du texte très écrit à un texte très parlé, du drame à la comédie, d’un jeu tout en retenue à un jeu physique à limite de la chorégraphie.
Et puis il y a la question de l’adresse au public qu’il faudra traiter, j’ai écrit ces moments pour créer une forme de jeu en miroir afin que les personnages prennent le temps, une respiration, et s’interrogent à haute voix avant de repartir ou de basculer vers l’inconnu.

La scénographie sera constituée d’éléments plus que qu’un décor, des éléments qu’on va bouger ou qui vont bouger. Ces circulations vont créer en permanence des espaces comme si les personnages avaient besoin d’une limite, eux qui sont à la recherche d’un infini. Et il y a la mer à représenter, cette poubelle, réceptacle de tous nos gâchis, qui est, en même temps, génératrice d’une grande énergie vitale.

La lumière va évidemment jouer un rôle très important dans cette fable, d’autant plus que le décor sera constitué essentiellement d’éléments et de matière qu’elle saura modifier, elle pourra ainsi accentuer l’illusion générale que nous voulons créer.

La musique et/ou la bande son devra traduire poétiquement et/ou crûment les intentions que j’ai distillées tout le long du texte, mais aussi imposer sa partition indépendamment du texte et du jeu, comme si elle n’appartenait pas vraiment au drame qui se joue devant nos yeux.

Quant aux costumes, pas de misérabilisme, pas de réalisme, et pourtant des lignes très soignées, quelque chose qui apportera de la légèreté aux corps lourds en mouvement, comme des ombres qui refusent de disparaître.

Rachid Akbal


EXTRAITS

Scène 1

Elle
Pourquoi vous avez tout arrêté ?

Hatem
Un jour je me suis dit faut arrêter de lire, de faire de la politique ou quoi que ce soit. Je suis revenu à mon enfance.

Elle
Vous avez grandi ici au bord de la mer ?

Hatem
Bien sûr au bord de la mer. Quand on était petit, c’était vraiment la mer notre refuge, parce que nous étions maltraités par la famille, par la mosquée, par la société, et la mer était pour nous l’espace de liberté.

Elle
À 40 ans ?

Hatem
Oui, à 40 ans, j’ai fusionné avec la mer, avec la plage, avec l’air, avec tout ce qui existe, c’est-à-dire je ramassais tout ce qui venait de la mer, les objets rejetés par les vagues, amenés par la providence, offerts par l’autre, offerts aussi par le rayon de soleil, tous les objets insignifiants étaient importants pour moi. Même en hiver quand je voyais un objet dans l’eau, je me déchaussais ou je gardais mes chaussures et je rentrais et le prenais.

Elle
Et c’est à ce moment-là que vous les avez déposés dans votre jardin.

Hatem
Il y en avait des milliers, des milliers de bouteilles, des cordes, des planches.

Elle
Des chaussures ?

Hatem
Les chaussures sont venues plus tard, tout ce que vous pouvez imaginer qui venait de la mer.
(…)
Et j’ai trouvé des corps de naufragés, le premier c’était dur.

Elle
Ce corps vous l’avez trouvé sur une plage.

Hatem
Sur une plage oui.

Elle
C’était quand ?

Hatem
Ça c’était en 2003, je crois 2003, il y a 14 ans comme ça, et de loin j’avais vu la forme d’une tortue à l’envers sur le dos mais en m’approchant j’ai pu voir son dos musclé couvert par les algues, et surtout la tête, et j’ai découvert que c’était un noir, mon ami Mamadou, c’est comme cela que j’ai voulu le nommer.

Elle
Vous l’avez appelé ?

Hatem
Je l’ai appelé Mamadou parce que c’est un nom dominant.

Elle
Et pourquoi vous avez eu envie de le nommer ?

Hatem
Une sorte de familiarisation, j’ai lu une sourate du Coran pour un défunt et tout de suite après sincèrement j’ai crié, j’ai crié très, très, très fort, un cri de colère, de rage. Irrévocable, une colère irrévocable et juste.

Scène 2

Extrait 1

Le chef du chœur
Pourquoi te cachais-tu ?

Le catapulté
Je ne me cachais pas.

Le chef du chœur
Admirable menteur.

Le catapulté
Je reprenais contact avec la réalité.

Le chef du chœur
Cher monsieur l’ambassadeur, présentez-nous vos lettres de créances.

Le catapulté
Après avoir été dûment catapulté, suspendu dans l’air, tel un vautour famélique à la recherche d’une proie facile, je tournoyais en vue d’un point de chute confortable. C’est alors qu’on m’a offert un cadeau royal : une pause extatique pour me laisser le loisir d’admirer leur ciel d’azur. J’ai zoomé, j’ai panoramisé. Vraiment mes amis leur ciel n’est pas comme le nôtre, ce bal poussière désorganisé.

Il marque une pause, regarde le premier migrant. Le premier migrant lui offre à boire.

Le catapulté
Eux, ils ont un ciel climatisé, décomplexé. Là-bas, l’ordre règne et l’état de propreté est excellent. Ils sont sans doute des milliers d’anges pour l'entretenir nuit et jour. Mes amis, ne les croyez plus quand ils vous disent que les frontières n’existent pas, dans le ciel, la ligne de démarcation est nette et sans bavure, je voudrais bien que Dieu vienne s’expliquer un peu sur sa gestion du ciel, après tout, depuis qu'il a abandonné la Terre aux hommes, qu'il a migré, qu'il s'est exilé, c’est sa chasse gardée, le ciel. Dieu explique-moi, pourquoi tu traces dans le ciel des chemins à sens unique ? Hé, Dieu, toi qui connais le cœur des hommes, dis-moi ce qu'ils viennent foutre, les gens du Nord, sous nos ciels calcinés et abruptes, à jouer aux touristes, alors qu’ils ont un ciel si vacancié ? Le chef du chœur
Ne blasphème pas !

Le catapulté
Mes amis, c’est un ciel fabriqué pour les pieds en éventail, pour les corps huilés, les peaux douces à bronzer.

Le chef du chœur
Tu faisais du tourisme.

Le catapulté
Je marquais juste une petite pause pour faire des selfies et j’ai oublié qu’un bref instant est un bref instant, que la loi de la pesanteur est la loi de la pesanteur, et comme notre repérage et notre catapultage ne sont toujours pas au point, même si nos ingénieurs travaillent nuit et jour depuis les indépendances sur l’ouverture des braguettes à glissières, vous m’avez catapulté sur leurs barrières grillagées.

Extrait 2

Saloua
(…) à la mission il y avait une autre fille qui enseignait avec moi on parlait la même langue, nous étions très amies, je me souviens de ce jour oh oui je m’en souviens bien où elle m’a dit qu’avec son fiancé elle allait partir pour l’Italie, moi je ne voulais pas partir, mais mon mari avait peur de la guerre civile qui a fini par éclater encore, et les massacres ont recommencé, je me souviens que c’est avec mon amie et son fiancé que je suis partie je m’en souviens que je me suis dit que c’était un vrai départ dans la vie, j’ai laissé mon mari et j’ai pris mes enfants, je me souviens qu’il m’a dit je vous rejoindrai bientôt, alors on est parti on était serrés endormis dans le camion, on a voyagé longtemps nuits et jours serrés endormis dans le camion, même que des fois il y en a qui tombent endormis du camion, et que le camion lui continue sa route, je me souviens qu’à la frontière les militaires nous ont fait descendre et ils nous ont prises mon amie et moi, pour nous emmener, mais le fiancé s’est jeté sur eux en hurlant comme un démon, ils lui ont rentré son cri dans la gorge à coups de crosse, ils ont mélangé sa tête en bouillie avec la terre, que même mort il criait encore ou bien son sang ou alors les morceaux de son crâne sur leurs habits hurlaient ça je ne m’en souviens plus vraiment, je me souviens juste que j’étais de nouveau dans le camion, serrée avec mes enfants qui pleuraient et qui allaient plus tard se noyer dans la mer mais ça c’est plus tard...

Extrait 3

Le chef du chœur
Nous allons reprendre ton histoire à zéro. Des histoires pour pleurer dans les chaumières, il y en a des paquets, plus que les journaux et télés ne peuvent en absorber, l'offre a suffoqué la demande et puis la misère, ils ont la leur, eux aussi et elle n'est pas plus jolie, faut changer de stratégie, répondre pile poil à l'endroit de leur désir et grande est leur envie de changement. Alors nous allons changer ton histoire, y mettre du miel, du bonheur, des rêves, du bien-être et des lendemains qui chantent, puis nous te catapulterons ambassadrice...

imprimer en PDF - Télécharger en PDF

Ces fonctionnalités sont réservées aux abonnés
Déjà abonné, Je suis abonné(e) Voir un exemple Je m'abonne

Ces documents sont à votre disposition pour un usage privé.
Si vous souhaitez utiliser des contenus, vous devez prendre contact avec la structure ou l'auteur qui a mis à disposition le document pour en vérifier les conditions d'utilisation.