Ne plus afficher cette publicité - Je m'abonne - Je suis abonné(e)
Accueil de « Richard III - Loyaulté me lie »

:Entretien avec Jean Lambert-wild

Propos recueillis par Eugénie Pastor

Vous évoquez ce projet d'adapter Richard III depuis plus d'un an maintenant ; toutefois, le projet a quelque peu changé depuis cette première phase. Il se rapproche presque plus d'une Calenture maintenant...

En effet ! Je serai sur scène, ou plutôt mon clown sera sur scène. Le spectacle commencera avec mon clown, enfermé comme toujours dans son pyjama, et pendant la première scène, on pourra entendre ce cauchemar que fait Richard III : tous les spectres qui le hantent. Pendant ce cauchemar, sa jambe sera coupée et il se réveillera boiteux. Alors commencera le monologue initial. Ce personnage est dans un espace d'enfermement tant réel que mental, et il se réinvente un monde.

Votre idée initiale était de n'avoir qu'un seul comédien sur scène, accentuant ainsi cette idée de solitude, mais il me semble que cela aussi ait changé ?

À partir de ce cauchemardesque moment de solitude initiale, les personnages qui peuplent la pièce de Shakespeare émergeront de mille et une façons… Et ce notamment à travers la présence de la comédienne Élodie Bordas, avec qui je partagerai le plateau. Ce qui m'intéresse dans ce duo, c'est de parvenir à créer une relation entre les deux personnages qui rappelle celle du Fou et du Roi Lear, mais aussi celle de Sancho Panza et Don Quichotte ou encore Sganarelle et Don Juan. Des figures habitées par une fable qui les dépasse. Je trouve intéressant d'explorer cette idée : qu'au bout d'un moment on ne sache plus qui est valet de qui. Richard III ne devient-il pas le valet de ses propres spectres ? C'est un somnambule, et comme tout somnambule, il plie le réel à sa volonté.

Comment en êtes-vous venu à la conclusion qu'il vous fallait incarner Richard III ?

J'ai lu la biographie qu'a écrite l'historien Paul Murray Kendall, et j'ai découvert que Richard III, le personnage historique, accordait une grande importance aux présages. C'est une dimension qui m'habite moi aussi. Si je joue, c'est qu'il y a des présages qui m'ont signalé que je devais le faire. J'ai par ailleurs découvert que sa devise était « Loyauté me lie ». C'est une devise incroyable ! Et il est vrai qu'il était un être extrêmement loyal dans un monde déliquescent. Kendall fait aussi mention d'une naïveté redoutable dont Richard III faisait preuve. Il y a quelque chose de très don quichottesque dans la façon dont il commande les choses. Il est un Don Quichotte de la cruauté. Découvrir sa devise m'a fait comprendre les identifications que mon clown et moi-même pouvons avoir avec lui.

Sa loyauté n'est pas le trait de caractère pour lequel il est le plus célèbre...

Fondamentalement, il se trouve à l'intersection de plusieurs mondes, à défendre seul un pont qui s'effondre et sur lequel les armées s'élancent. Il se trouve dans cette situation de façon plus subie que volontaire. Il est prêt à sacrifier tout son royaume pour un cheval, mais ce n'est pas pour s'enfuir ! Au contraire, il veut un cheval pour continuer à charger, continuer à se battre. La loyauté le lie : il ne s'enfuira pas. Cela trouve même des échos dans son aspect physique. La raison pour laquelle il était contrefait est proprement fascinante : en effet, il n'était pas bossu de naissance. Toute son enfance, il s'était entraîné à manipuler l'épée, ce qui avait provoqué une excroissance de son bras. Il était devenu bossu à la suite de son entraînement, c'est sa volonté qui fait de lui un bossu. Cela change tout. Il est jusqu'au bout fidèle à ses engagements. Il y a de la cruauté dans la fidélité, c'est cruel pour lui, c'est cruel pour les autres. Il est avalé par sa solitude, ses peurs, et il est en outre totalement possédé par sa volonté. Ces fureurs, ces brutalités, ces meurtres, ces malédictions, ces présages, ce monde qui décline, cette ombre qui s'avance, ce royaume qui se fend… Au milieu de tout cela, il devient une figure sacrificielle, presque carnavalesque, avec tout ce que cela véhicule d'attirant, de repoussant, de monstrueux, de drôle, de navrant.

Élodie Bordas est une nouvelle addition à votre famille de collaborateurs. Comment avez-vous prise cette décision ?

Il y a une fureur qui nous lie tous les deux… Et c'est cette complicité que la résidence d'Austin a vraiment confirmée. Élodie Bordas est d'une monstruosité sensible : elle peut en une seconde représenter une vision totalement fantasmée d'une femme fragile et dans la seconde suivante devenir un démon, puis une sorte de clown… Elle possède en elle des beautés et des laideurs. Ce qui est intéressant dans notre relation, c'est la façon dont nous allons nous entrainer l'un l'autre dans des spirales où il ne sera plus possible de savoir qui fait corps avec quoi. Nous sommes deux jolis furieux qui savons qu'on peut travailler ensemble sans nous dévorer. Du coup, on peut rire de cela, sans être en compétition, ce qui veut dire qu'Élodie Bordas participera vraiment à la construction du spectacle. Nous construisons ensemble, tels deux clowns en miroir, notre Me in front of me. Élodie Bordas n'est pas une comédienne que l'on dirige : il faut la convoquer, nourrir son imaginaire et à un moment, il y a quelque chose qui se déploie… Et alors, elle se met au bon endroit. Ce qui m'intéresse c'est de générer une soif de poésie immense, où le plateau soit un endroit hors du commun. C'est la meilleure façon pour que la catharsis ait lieu. Être commun c'est devenir caricatural. Hors du commun, on peut trébucher, mais même en tombant à terre, quelque chose de sublime se créé.

Ce qui vous avait attiré dans la pièce, c'était aussi le pouvoir de la langue originale…

Il va falloir travailler à rendre en français cet effet que possède la langue de Shakespeare. C'est une langue qui griffe, non pas comme une main qui de l'extérieur grifferait le visage, comme c'est le cas de la langue d'Antonin Artaud, mais une griffure plus subtile, de l'intérieur. C'est une langue qui opère comme un pic, comme un vers, elle s'insinue à l'intérieur et il faut ensuite vivre avec. Il faudra travailler à une traduction qui rende les effets d'incrustation de cette langue.

Ce projet est une version du Richard III de Shakespeare : comment allez-vous représenter la multitude de personnages qui peuplent l'original ?

Nous nous sommes rendus en résidence à Austin, où nous avons travaillé avec Future Perfect et Wayne Ashley. Nous avons mené des expériences avec le logiciel d'animation d'images auquel ils travaillent, Faceshift, et il va être intéressant maintenant d'explorer les espaces sur lesquels on peut projeter ces images, explorer comment rendre l'espace scénographique aussi difforme et tordu que ne l'est le personnage de Richard III. Ce qui rend ce logiciel si intéressant, c'est qu'on sent la présence de l'acteur dans l'image. Il y a un fantôme, ce qui est essentiel.

Pourquoi est-ce essentiel que nous sentions ce fantôme dans les images projetées ?

Parce que cela nous renvoie à la question de la mémoire, à la façon dont nous habitons ces images, qui sont des dimensions qui habitent mon travail. Qu'est-ce que cela charrie en nous ? La mémoire vit ses propres logiques, fait ses propres associations. Cette question de la continuité et la discontinuité m'intéresse. Qu'est ce qui sera dans la continuité de la fable, et qu'est ce qui sera dans sa discontinuité ? Pourquoi est-ce que tel ou tel motif apparaît ? Comment soudainement est-ce un motif de discontinuité qui offre une nouvelle continuité à la fable ? Ceci ne peut être une expérience théorique : cela ne peut être qu‘une expérience physique qu'il s'agit de faire dans le jeu de l'acteur, dans sa position dans l'espace. Il y a quelque chose qui va se rythmer au battement des cœurs humains. Le rythme qui fait passer Richard III de l'insomnie à des moments où il se vit comme un géant est aussi très intéressant, et questionne l'idée du temps. Comment peut-il passer de l'un à l'autre de ces extrêmes rythmiques, quel est le poids de sa seconde ?

Avez-vous commencé ce travail d'adaptation dramaturgique, qui permettra de révéler ces échos entre continuités et discontinuités ?

Je pense qu'il faut avant tout commencer par voir ce qu'on arrive à construire sur le plateau à partir du corps des acteurs. Élodie Bordas et moi-même allons travailler en amont, afin de, loin des regards, nous tester et voir quelles sont nos capacités à nous rencontrer. C'est l'intensité qui commandera le mouvement, et non pas le mouvement qui commandera l'intensité, ce qui est tout à fait différent. Il va nous falloir nous plonger dans des effets d'abîme étonnants. Cela va nous obliger à aller puiser à des endroits où rarement nous allons puiser. Et il s'agit d'une collaboration à quatre voix, avec Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet. Nous allons faire avant tout l'épreuve des corps, puis l'épreuve des corps dans leur musique, le tout s'assemblant tranquillement. Je me dis que la meilleure façon de procéder, c'est de commencer de façon chaotique… Il faut avant tout nous accorder le temps d'un chaos. Mais je pense que nous allons nous acheminer vers une limite, et que lorsque nous l'atteindrons… je nous imagine, Élodie et moi, sauter à pieds joints pour aller voir ce qu'il y a de l'autre côté. Et là… nous verrons bien !

imprimer en PDF - Télécharger en PDF

Ces fonctionnalités sont réservées aux abonnés
Déjà abonné, Je suis abonné(e) Voir un exemple Je m'abonne

Ces documents sont à votre disposition pour un usage privé.
Si vous souhaitez utiliser des contenus, vous devez prendre contact avec la structure ou l'auteur qui a mis à disposition le document pour en vérifier les conditions d'utilisation.