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Prométhée enchaîné

+ d'infos sur le texte de  Eschyle traduit par Olivier Py
mise en scène Olivier Py

:Entretien avec Olivier Py

Propos recueillis par Renan Benyamina

Quelle est l’histoire de ce projet singulier : monter Eschyle hors des théâtres?

Olivier Py : L’idée de ce dispositif est née alors que je créais L’Orestie, dans une mise en scène presque opératique au Théâtre de l’Odéon. Je me suis mis en tête de monter les quatre autres pièces d’Eschyle, projet qui n’était réalisable qu’en dehors des formats de production habituels. L’idée d’un théâtre itinérant, mobilisant peu de moyens, s’est rapidement imposée. C’est l’urgence de monter les autres pièces d’Eschyle qui a déterminé ce choix. Nous les avons jouées dans de très nombreux lieux.
Le succès de cette aventure itinérante a initié la démarche que nous avons appelée la «décentralisation des trois kilomètres». Les pièces d’Eschyle se prêtent particulièrement bien à ce mode théâtral car elles sont courtes, essentielles, politiques. Le public sait d’emblée qu’il touche là à des textes patrimoniaux indispensables, fondateurs, en l’occurrence les plus anciennes pièces de théâtre de l’humanité.

Vous parlez aussi de théâtre d’intervention. Dans quoi s’agit-il d’intervenir?

Je crois qu’avec Eschyle, il s’agit d’intervenir dans ce qui fait les fondements de la démocratie. La première des quatre pièces que j’ai montées, Les Sept contre Thèbes, parle des rapports entre la politique et les images; cette thématique semble anachronique à première vue. Les images dont il est question ne sont bien entendu pas télévisuelles; il s’agit de celles reproduites sur les boucliers, susceptibles de fausser la réalité.
Les Suppliantes aborde les fondements de la démocratie à travers deux questions: l’accueil de l’étranger et le droit des femmes ; des sujets particulièrement puissants lorsque nous jouions, par exemple, pour des associations de femmes immigrées. Les spectatrices d’alors n’imaginaient pas que leur histoire avait été racontée 2500 ans plus tôt. Les Perses évoque quant à elle la guerre, la folie du pouvoir, la question de la commémoration: comment honorons- nous nos disparus?

Prométhée enchaîné, enfin, la dernière que nous créons, est toute divine, elle ne met en scène aucun mortel. Le dieu enchaîné incarne la figure de la contestation du pouvoir absolu, il est le prisonnier politique par excellence. Il s’agit d’une pièce à la fois métaphysique et politique: Prométhée s’adresse à Zeus, qui est ici la figure du pouvoir suprême. C’est la démocratie qui est en jeu, fondée sur le droit à la parole, à la contestation, comme régime dans lequel on peut dire le contraire de ce que dit le souverain.

Quelle vision de la démocratie donne Eschyle, au Ve siècle avant notre ère?

Il y a dans les pièces d’Eschyle la volonté d’établir une démocratie mondiale, un État de démocratie plus qu’un État démocratique.
La démocratie est pour lui synonyme de paix et d’équilibre. Le principe démocratique peut et doit s’appliquer dans l’intimité: il ne faut pas que la colère prenne le pouvoir et que l’hubris, cette démesure orgueilleuse, devienne le tyran de ce peuple intérieur qu’est un être. La démocratie est une idée très large, avec une limite qu’Eschyle a bien identifiée: la loi ne répond pas à toutes les questions. Faut-il ou non accueillir les étrangers?
Fort heureusement, la loi ne peut pas trancher. C’est pourquoi le théâtre est nécessaire, comme lieu du débat, de la conscience. Le théâtre est précisément le lieu de la dialectique. C’est une vision tout à fait contraire à l’idée un peu simple de la catharsis hypnotique, spectaculaire, qui ne viserait qu’à purger les passions.
Je pense qu’il y a un malentendu très ancien sur cette notion de catharsis. Selon moi, au contraire, elle désigne un effet de distance bien davantage qu’un effet d’oubli de soi dans la contemplation d’un spectacle.

Vous avez réuni les quatre pièces sous le titre Eschyle, pièces de guerre. Comment la guerre y est-elle décrite ?

Eschyle est un personnage hautement fréquentable, contrairement à Homère, quelquefois. Il présente la guerre sous un angle que la tradition homérique ne connaît pas: pour lui, elle est avant tout une monstruosité. Dans ce positionnement, il faut entendre la parole d’un vétéran.
Lorsqu’il décrit la bataille de Salamine, avec le souci des victimes, il décrit une boucherie à laquelle il a participé et dont le souvenir, peut-être, l’empêchait de dormir. De la même façon, lorsqu’il raconte le siège de Troie, il évoque la vermine dans les habits. Nous ne nous situons pas du tout dans L’Iliade, ni dans un film américain où la guerre aurait une dimension héroïque. Il montre que rien ne naît de beau ni de juste d’une boucherie.

Quelle place occupe Eschyle dans votre œuvre et dans votre vie?

Cette histoire d’amour avec Eschyle n’a pas eu lieu avec Euripide ou Sophocle. Finalement, j’ai monté trois auteurs dans ma vie: Eschyle, Claudel et Shakespeare – pour ce qui est des classiques en tout cas. Eschyle m’apprend à vivre, à penser, à faire du théâtre; il pense qu’à l’origine de la démocratie, il y a non pas une loi mais un poème. Et ça je ne le lis nulle part ailleurs.
Une question majeure, pour moi, est celle du droit à la parole du citoyen. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation très paradoxale, où tout citoyen a le droit et le pouvoir de prendre la parole sur les réseaux sociaux. Pourtant, la parole politique est réservée à des professionnels de la parole politique et médiatique. Cela m’interpelle beaucoup. Le débat est de plus en plus présent, pour le meilleur et pour le pire, sans pour autant être investi par le peuple. Notre classe politique semble parallèlement renvoyée à la préhistoire. Ses membres s’expriment toujours comme s’il n’y avait pas les réseaux sociaux et la possibilité de lancer une révolution en quelques clics. Comme si prédominait encore le pouvoir autoritaire qu’est la télévision; cela est assez bien raconté, je crois, dans Les Sept contre Thèbes. Eschyle y décrit une tentative d’inciter le peuple à une meilleure interprétation, à une meilleure herméneutique des images violentes.

La vision d’Eschyle peut cependant sembler pessimiste...

Il y a une chose que je rappelle toujours – mais ce n’est qu’une théorie: pour moi la tragédie eschylienne finit bien. Il se trouve que nous n’en avons conservée que sept, dont une seule constitue la fin d’un cycle: L’Orestie.
La tragédie doit finir bien. Après les épreuves, la violence physique et agonistique, l’équilibre se reforme dans la société, un équilibre que l’on peut identi er comme la démocratie. Dans la plupart des cas, il ne nous reste que les premières pièces des cycles; la fin de Prométhée enchaîné peut, en effet, donner lieu à un découragement, qui n’est pas à mon avis le sens de l’œuvre d’Eschyle.
En jouant quatre pièces, j’espère en donner une vision plus large et nuancée. Eschyle s’attache à montrer à quel point la parole de l’individu peut changer la totalité de l’organisation politique.

Comment s’articuleront le programme en itinérance et les représentations à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon?

En itinérance, nous jouerons Prométhée enchaîné.
À la Chartreuse, nous jouerons les quatre pièces,dans le même dispositif, sur le même principe d’un théâtre pauvre. Cela fait partie intégrante du projet du Festival d’Avignon d’aller dans les quartiers et les communes environnantes. C’est le troisième spectacle de la décentralisation des trois kilomètres du Festival d’Avignon. J’ai eu la chance d’avoir deux très bons prédécesseurs: Othello, variation pour trois acteurs mis en scène par Nathalie Garraud et Ubu mis en scène par Olivier Martin-Salvan.
Les pièces d’Eschyle se prêtent très bien à l’exercice, comme nous l’avons déjà expérimenté en région parisienne. Il y a, dans les pièces d’Eschyle, un élément pédagogique, une leçon de civisme. Mais ce n’est pas moi, metteur en scène, qui donne cette leçon, j’en suis moi-même le receveur.

Vous revendiquez souvent votre amour du théâtre et des effets du théâtre. Qu’en est-il ici?

Le dispositif est très simple, très pur, fait de rien. Nous avons retenu les costumes les plus simples possibles, émettant le moins de signes. Il n’y a pas de lumière.
J’aime le spectacle, mais c’est justement une sorte d’hygiène de revenir à des œuvres théâtrales qui ne reposent que sur le poème et les acteurs. Ils y sont pour beaucoup dans ce projet.
Si je n’avais pas rencontré ces trois acteurs, s’ils n’avaient pas porté ce projet, je n’irais pas jusqu’au bout de la tétralogie aujourd’hui. Ils sont exceptionnels, faits pour jouer de la tragédie. Il faut être fait pour cela: même si les pièces sont courtes, elles requièrent d’emblée des états paroxystiques et n’autorisent aucun relâchement psychologique.
Nous avons par ailleurs imaginé une scénographie bi-frontale pour produire un équivalent de ce que nous ne pouvions pas représenter, à savoir l’extrême importance du chœur chez Eschyle. Ainsi, le public peut se contempler lui-même, contemplant les acteurs.

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