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Philoctète

mise en scène Christian Schiaretti

:Un héros de la solitude : mythe et variations

Qui est Philoctète ? Un héros de la solitude. Un homme mué en île. Un corps perdu pour la cause grecque, victime collatérale de la guerre de Troie, abandonné, puant et suppurant, sur un rocher rivé nulle part. Un cri d'injustice transformé en destin. Et, surtout, le chant du cygne de Sophocle. De ce héros paria, trois voix modernes infléchissent l'énigmatique et antique tragédie pour en faire résonner, en des harmoniques contradictoires, l'actualité du drame. Ainsi, au fil du siècle écoulé, André Gide, Heiner Müller et Jean-Pierre Siméon ont tour à tour donné de Philoctète leur version - leur vision.

Gide : "Néoptolème ou la porte étroite"

Chez Gide, tout commence par le silence. Face à Ulysse et Néoptolème, "Philoctète se tait". Puis se déploie une cantate à trois voix - alors que Sophocle tenait à distance deux duos complexes (Ulysse-Néoptolème et Néoptolème-Philoctète), brièvement croisés en deux brefs trios. L'auteur des Nourritures terrestres tisse un dialogue philosophique dont l'enjeu mêle initiation de l'éphèbe, édification réciproque et quête de la vérité. Avec, pour problème essentiel, la définition d'une qualité morale, selon une démarche quasi-platonicienne où s'examine une question par le biais d'un personnage - "Néoptolème ou de la vertu".

En résonance avec la païdeia grecque, l'éducation entreprise ici par Philoctète est empreinte d'une "ferveur" toute gidienne. Elle confond amour du vrai et amour du maître. Cette démarche socratique induite par l'ermite insulaire provoque l'égarement du jeune soldat, en proie à un déchirement moral croissant - dimension certes puisée chez Sophocle, mais poussée chez Gide à un paroxysme pathétique. Tandis que les pères adoptifs rivalisent d'honneur, en une joute où s'affrontent et s'éprouvent des conceptions antagonistes du devoir, Néoptolème se débat pour débusquer la voie étroite de son salut moral.

Enfin, avec un sens du sublime où se font écho l'abnégation stoïcienne, le détachement zen et la surenchère cornélienne, Philoctète se sacrifie - et, par là-même, triomphe. Volontairement, il abandonne son arc infaillible à ses visiteurs qu'il regarde disparaître à l'horizon, demeurant seul, à jamais, maître de son île de glace. Car dans la topographie gidienne, l'air a perdu sa chaleur méditerranéenne ; il s'est fait froid, vif et rare - un air des hauteurs, où se tenait fièrement déjà, avant Philoctète, un autre chantre du dépassement : le Zarathoustra de Nietzsche.

Müller : "Ulysse, arpenteur des ruines"

Si le Philoctète de Gide se nourrit d'amours et d'amitiés aussi ardentes que paradoxales, celui de Müller a pour combustible le brasier d'une haine inextinguible. Haine de Philoctète à l'égard d'Ulysse, bien sûr, pour cause d'infâme trahison, d'injuste abandon, et de retour insultant. Mais également haine de Néoptolème envers Ulysse, tenu pour le voleur des armes d'Achille et l'usurpateur de la gloire paternelle : l'homme aux mille tours a capté l'héritage du grand héros aux pieds agiles, au détriment d'un fils alors absent de Troie.
Cette fulmination perpétuelle génère déflagrations poétiques et violentes fulgurances. Imprécations, invectives, éruptions, les héros se détruisent en paroles. Loin de triompher, Philoctète finit poignardé dans le dos par Néoptolème, avec la bénédiction d'Ulysse. Et ce "Phénix des douleurs", que chantera Jean-Pierre Siméon, chez Müller jamais ne renaîtra de son silence. Même boucherie sauvage à l'égard des valeurs morales, mises en pièce tour à tour par les protagonistes (honneur, patrie, piété) : l'héroïsme est bel et bien mort ; et sans repos il repose, tourmenté à jamais.

A l'optimisme humaniste et progressiste de Gide répond le pessimisme post-révolutionnaire éprouvé par Müller à l'heure du socialisme réel. A l'éthique ascétique, qui incitait à "suivre sa pente, mais en montant", rétorque la corrosité nihiliste, où chacun creuse sa tombe et ruine jusqu'aux ruines elles-mêmes.

Siméon : "Philoctète ou la condition humaine"

Au XXIe siècle, sous la plume de Jean-Pierre Siméon, Philoctète s'épure en parangon de la souffrance. Ne lui restent, pour seul trésor, seule vocation, et même seule identité, que son malheur inouï et son injustice extrême, son atroce relégation et sa plaie purulente. Athlète de la plainte, il ne cesse de clamer sa douleur qui toujours revient, à chaque crise plus aiguë, puis toujours s'éteint, engloutie par un sommeil teinté d'oubli.

Ce cycle infernal évoque directement les châtiments divins grecs, réitérés pour l'éternité - ainsi de Prométhée l'enchaîné, au foie tous les jours dévoré, de Tantale le tenté, immergé sans être jamais rassasié, ou de Sisyphe le portefaix, au rocher toujours retombé. Ce mal fatal, jamais résolu, toujours recommencé, d'essence injustifiable, s'avère consubstantiel à la condition humaine : il en signale l'absurdité radicale.

À travers Philoctète, Siméon salue ici Camus. Tout comme il salue Beckett. Philoctète ou la solitude infinie d'un homme fini, déchu, clochard croupissant dans la poubelle du monde, cloué au carrefour des mers pour l'éternité, avec, pour seuls compagnons, une poignée de vautours, sa seule nourriture - avant qu'il ne devienne la leur. Philoctète ? Un Robinson sans Vendredi. Un Dreyfus sans dreyfusards, sans affaire, ni gardien, ni réhabilitation. Un Prospero sans pouvoirs - sinon ceux, empruntés, d'un arc qui n'est même pas le sien, et qu'on va tout faire pour lui ravir. L'esclave d'une île sans maîtres. Bref, l'île dans son pire versant : isolement, finitude, monotonie, ennui, éternel ennui.

Avec la souffrance en prime. Personne à qui parler, sauf, enfin, ce jeune Grec qui surgit - Néoptolème, fils d'Achille, et donc possiblement un fils de substitution, peut-être même l'hypothèse d'un compagnon. N'était, en coulisses, le roi des intrigants, le rusé Ulysse, qui a délégué l'éphèbe pour tromper le paria. La tragédie de Philoctète, c'est alors celle de Néoptolème, sommé de choisir entre deux pères impossibles, le héros du pragmatisme décadent, et le héros spectral de la grandeur perdue. Des deux côtés, règne la déréliction des valeurs héroïques.

Trois poètes, trois options. La force du mythe de Philoctète réside justement dans cette plasticité qui, à partir d'une solitude radicale, déploie toute une gamme paradoxale allant de l'héroïsme altier à la déchéance absolue.

Gérald Garutti

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