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Partage de midi

+ d'infos sur le texte de Paul Claudel
mise en scène Éric Vigner

:Entretien avec Eric Vignier

réalisé par Fanny Mentré

Tu as choisi d’inscrire Partage de midi dans un cycle de trois spectacles qui a commencé avec Tristan dont tu es l’auteur et s’achèvera avec Le Vice-Consul de Marguerite Duras. Com- ment as-tu articulé ce triptyque ?

Partage de midi s’inscrit effectivement dans un cycle plus large sur les rituels d’amour et de mort à partir du mythe de Tristan et Iseult.

Tristan est le premier acte de cette trilogie (texte écrit par Éric Vigner, créé en 2014 au Théâtre de Lorient qu’il a dirigé de 1996 à 2016 et publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs en 2015). Il prend sa source dans le mythe de Tristan et Iseult en l’inscrivant dans la réalité contemporaine. Qui seraient ces jeunes amants aujourd’hui ? Comment se comporteraient-ils par rapport à l’amour et à Dieu ? Quels seraient leurs engagements, leurs idéaux ?

Partage de midi est le second opus de cette trilogie, l’œuvre du milieu. Elle met en scène des êtres qui sont au croisement de leurs vies. Ils ont déjà vécu et sont dans une situation d’échec, pour chacun les certitudes se sont muées en question. Ils prennent le bateau pour la Chine dans l’espoir de recommencer une nouvelle vie. C’est l’expérience de la seconde chance.

La résolution se trouvera dans la mort. C’est là que commence la dernière partie du cycle, avec Le Vice-Consul de Marguerite Duras. On y retrouve les figures du mythe de Tristan et Iseult sous la forme d’un quatuor de fantômes dont les voix sont séparées des corps.

Le premier acte s’ouvre sur une traversée en paquebot : les quatre personnages sont en si- tuation d’échec et font route vers la Chine. C’est sur ce bateau que Mesa rencontre Ysé. Dans le dossier que tu m’as transmis, tu reviens sur la rencontre entre Claudel et Rosalie Vetch – qui a inspiré le personnage d’Ysé et plus tard celui de Prouhèze dans Le Soulier de satin...

La rencontre avec Rosalie est fondamentale. Rosalie Vetch est d’origine polonaise, elle est ma- riée à un négociant en thé, elle a quatre enfants. Toute la famille est en route sur un bateau vers la Chine dans l’espoir d'y refaire fortune. C’est la rencontre avec le féminin pour la première fois et la découverte de l’amour humain qu’il sublimera dans l’écriture. Ils vivent au consulat de France dans la maison de Paul pendant quatre ans, Claudel aide Francis Vetch dans ses affaires. Cette situation alerte un temps le Quai d’Orsay. Rosalie Vetch, enceinte de Paul, reprend le bateau pour l’Europe en août 1904 et donnera naissance à Louise Vetch en janvier 1905. Claudel resté en Chine écrit de nombreuses lettres qui restent sans réponse. Le mari et l’amant partent ensemble pour l’Europe à sa recherche, en vain. Sur le bateau du retour, Rosalie a rencontré Willem Lintner, avec qui elle se mariera en 1908. Claudel achève Par- tage de Midi en mai 1905 et se marie en décembre avec la fille de l’architecte de la basilique Notre-Dame de Fourvière à Lyon. Les relations entre Rosalie et Paul reprendront en 1917 après dix ans de silence...

Les deux derniers actes se passent en Chine. En quoi relies-tu l’expérience qu’a Claudel de ce pays à son écriture ?

Claudel a une véritable passion pour la Chine depuis son premier voyage. Dans une lettre à Mallarmé le 24 décembre 1895, il écrit : « La Chine est un pays ancien, vertigineux, inextricable. La vie n’a pas été atteinte par le mal moderne de l’esprit qui se considère lui-même, cherche le mieux et s’enseigne ses propres rêveries. » C’est dans cet « autre » qu’il cherche des réponses à ses propres questions. Partage est une pièce orien- tale dans le sens où il faut que quelque chose se vide pour que quelque chose se remplisse à nouveau, c’est le mouvement vivant de l’océan. Le jeune Claudel l’écrit comme un exutoire avec l’idée d’un purgatoire, une antichambre où on laisse l’ancienne vie pour accéder à autre chose. Je lis "Partage" et Le Vice-Consul comme une dialectique irréconciliable mais pourtant poreuse entre l’Orient et l’Occident. Dans les deux cas, la culture française, pour ces « colons », est perturbée, transformée par le choc oriental et sa puissance énergétique. Il faut imaginer physiquement ce que représente le voyage dans ces immensités, comprendre physiquement la sensation de l’énergie de l’océan et des continents, traverser ou frôler l’Inde, le Moyen-Orient, l’Asie...

Claudel a vingt-trois ans quand il fait la découverte du théâtre chinois grâce sa sœur Camille, qui l’em- mène voir une représentation de théâtre chinois à Paris lors de l’exposition universelle de 1889. Pour lui comme pour beaucoup d’autres artistes, l’Orient, l’Asie à la fin du XIXe en Europe a été une très grande source d’inspiration. Dans le troisième acte de "Partage", on entend, mêlés aux bruits de l’insurrection qui rappelle la guerre des Boxers de 1901, la musique et les chants du théâtre chinois. C’est intéressant de lire le théâtre de Claudel dans cette perspective qui n’est pas naturaliste et qui emprunte aux formes anciennes du théâtre oriental au sens large. La forme poétique, la prosodie que l’on retrouve dans son écriture font entendre les variations infinies entre le parler, le parler chanter et le chant qui sont les variations de ce théâtre-là. Je respire le texte de Claudel avec ces mouvements qui ne sont pas des mouvements linéaires de la pensée mais bien un parcours de sensations physiques, kinesthésiques. Un champ de possibles pour l’art de l’acteur qui a à sa disposition un vocabulaire poétique multiforme.

Peux-tu me parler de la distribution ? Comment l’as-tu composée ?

Pour moi, ce n’est pas une distribution seulement, c’est un quatuor. Quatre corps, quatre voix, quatre êtres singuliers qui partagent un même texte.

Jutta Johanna Weiss est une actrice d’exception. Elle entretient une relation « verticale » au théâtre. Elle m’inspire depuis notre rencontre en 1997 quand elle a quitté Vienne pour venir jouer en français le rôle-titre de Marion Delorme de Victor Hugo. Jutta Johanna Weiss a fait « ses armes » à l’étranger, aux États-Unis, en Russie, en Angleterre auprès d’Anatoli Vassiliev, d’Andrej Serban. Son premier rôle à dix- sept ans, c’était avec Ottomar Krejča à Vienne. C’est une « guerrière » pour reprendre les mots d’Amalric définissant Ysé. Antoine Vitez rêvait d’une actrice étrangère pour jouer Ysé et si possible avec accent disait-il. Rosalie Vetch était d’origine polonaise et parlait le français comme une langue étrangère. C’est ce qui est beau aussi dans l’histoire de Claudel et de Rosalie Vetch – de Mesa et Ysé –, c’est la dif- férence culturelle, la différence de langue.

Avec Stanislas Nordey, on se connaît depuis vingt-cinq ans. Cela fait longtemps que nous avons le désir de travailler ensemble. Ce sera la première fois. La rencontre se fait avec cette proposition, avec Claudel et ce texte en particulier. L’art poétique de l’acteur Stanislas, dans la passion de la parole « dite » rencontre l’écriture de Claudel avec une forme d’évidence. Et sa présence dans cette production éclaire naturellement la vision que j’ai du Partage. Je ne pouvais pas le faire sans lui. La quête spirituelle de Mesa me semble aussi croiser la sienne dans son parcours d’homme et d’artiste. C’est un grand plaisir de les voir travailler ensemble avec Jutta.

Alexandre Ruby, (ancien élève du Groupe 40 de l’École du TNS), qui joue Amalric, je l’ai rencontré lors d’une audition au JTN pour Tristan. Il m’a impressionné et c’est en pensant à lui, à son énergie si particulière, que j’ai écrit le rôle du roi Marc. Il était aussi Adraste dans L’Illusion comique. Je tenais à le retrouver sur Partage de midi.

Avec Mathurin Voltz – que j’ai vu jouer pour la première fois dans Nouveau roman de Christophe Honoré que nous avions produit à Lorient et à qui j’ai proposé de reprendre le rôle de Tristan pour les représentations au T2G à Gennevilliers –, ils sont à la fois les mémoires du premier travail sur cette trilogie et la suite : Marc/Amalric et Tristan/De Ciz.

Souhaites-tu dater l’esthétique du spectacle – notamment en ce qui concerne les costumes – au début du XXe siècle ?

En ce qui concerne les costumes, oui, l’inspiration est celle de la fin du XIXe. Les costumes des hommes et des femmes à la fin du XIXe siècle obligent les corps à une forme de tenue dont ces personnages vou- draient sortir. Il y a aussi une influence orientale. En 1900, l’Asie fascinait les artistes, et les intellectuels de l’époque. Je vois notamment des contrastes très forts dans les couleurs.

C’est le premier texte de Claudel que tu mets en scène et tu as un lien fort avec cette pièce, peux-tu en parler ?

Je me souviens du sentiment que j’ai éprouvé en lisant cette œuvre et il est toujours là aujourd’hui, intact. Ce qui me touche, je crois, c’est le désir de ce jeune homme de vouloir se donner totalement et de ne pas pouvoir. D’être refusé dans cette expression totale de soi au service de l’autre. Comprendre très tôt qu’il va falloir « dealer » avec la vie, quitter l’enfance une nouvelle fois.

Quand j’ai décidé de faire du théâtre, j’ai travaillé sur cette pièce au Conservatoire de Rennes.
Puis je suis entré au Conservatoire de Paris – dans la classe de Denise Bonal – en présentant une scène du Partage de midi. C’était la scène entre Ysé et Mesa qui commence par « Qu’est-ce que vous lisez là qui est défait et déplumé comme un livre d’amour ? ». Et je suis sorti du Conservatoire en présentant Le Pain dur avec Valérie Dréville. C’était formidable car Valérie travaillait alors sur Le Soulier de satin (mis en scène par Antoine Vitez en 1987), elle était plongée dans Claudel.

Sais-tu pourquoi tu le mets en scène seulement aujourd’hui ?

J’ai vraiment pensé les trois spectacles comme un ensemble. C’est peut-être d’ailleurs ce qui me permet de ne pas avoir trop de « pression » à l’idée de mettre en scène Partage de midi !

Il y a eu toutes les expériences en Orient. Mon premier voyage était au Japon sur les traces d’une fiction imaginée par Duras pour Alain Resnais (Hiroshima mon amour, sorti en 1959). Une tension là aussi entre l’Europe et l’Asie, une histoire d’amour entre deux étrangers, une Française et un Allemand puis un Japonais. L’histoire intime contient l’histoire tout court : celle du naufrage de l’Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale avec la découverte de la Shoa. Hiroshima, c’est la lumière irradiante de l’inexistence de Dieu. J’avais besoin de rencontrer physiquement cet Orient qui fait partie tout entier de son œuvre littéraire. Tous ces événements ont fait que, tout à coup, j’ai eu une vision de cette trilogie. Tristan est le volet sur l’origine, la jeunesse. Puis vient ensuite le milieu de la vie, le « midi » avec Partage. Et enfin, la conclusion avec Le Vice-Consul.

Partage de midi est un voyage initiatique : prendre le bateau pour aller vers l’inconnu. Vouloir le mettre en scène, c’est approcher le mystère qui sous-tend l’écriture de cette œuvre qui prend sa source dans un sentiment très personnel lié à l’abandon, au mystère de la création, au mystère de l’amour, au mystère de la mort, au mystère de la femme. Il fallait trouver le moment juste et les interprètes ayant une expérience de vie et de théâtre suffisante pour aborder un texte comme celui-là et dépasser le commentaire, pour espérer toucher la structure profonde de l’œuvre.

Éric Vigner
Entretien réalisé par Fanny Mentré le 16 mars 2018 au TNS

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