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Parlement - L'Encyclopédie de la parole

+ d'infos sur le texte de Joris Lacoste
mise en scène Joris Lacoste

:Entretien avec Joris Lacoste et Jean-Jacques Lebel

Propos recueillis par Jean-Max Colard in supplément «Hospitalités» des ''Inrockuptibles'' nN°721 du 22 septembre 2009.

Dans le cadre d’Hospitalités, Jean-Jacques Lebel expose à La Maison Rouge, tandis que Joris Lacoste ouvre le troisième volet de L’Encyclopédie de la parole aux Laboratoires d’Aubervilliers. Tous deux s’interrogent sur l’incidence politique des mots et préconisent d’abolir les frontières de tous les langages, afin que l’art puisse “monter le son de la liberté”. Une interview croisée entre deux “hauts parleurs”, où l’on croise Félix Guattari, Louis de Funès, William Burroughs, Patti Smith, Allen Ginsberg…

Pour commencer cette rencontre, on pourrait demander à Joris Lacoste de nous présenter ce projet collectif intitulé L’Encyclopédie de la parole.

Joris Lacoste : C’est un projet collectif qui a commencé il y a deux ou trois ans quand on s’est rendu compte, avec quelques amis, qu’on avait tous pris l’habitude de collectionner, ou plutôt de collecter des enregistrements de paroles. Certains avaient des collections de poésie sonore, d’autres de documents ethnographiques, de séminaires de grands philosophes, d’interviews, d’extraits de films, de choses entendues à la télévision ou à la radio ou sur YouTube, etc.

Jean-Jacques Lebel : C’est une bibliothèque sonore ?

Joris Lacoste : Au départ, c’était juste des documents qu’on stockait dans nos ordinateurs, toutes sortes de paroles qui nous semblaient remarquables à un titre ou à un autre, de manière assez intuitive. On a commencé à se faire écouter tout ça les uns aux autres en cherchant à voir comment peuvent se répondre une lecture de Patti Smith et un commentaire de tiercé, un chamane argentin et Louis de Funès, un discours de Villepin et un vendeur de poissons à la criée, etc. Au début c’était vraiment comme un jeu.

Jean-Jacques Lebel : Beaucoup de choses m’intéressent dans ce que vous dites. Mais d’abord je vous rejoins sur le choix du mot “collecteur” plutôt que collectionneur. Car ça implique un type de recherche anthropologique. Ce n’est pas la même pratique que le collectionneur, pas la même écoute. Il n’y a pas de recherche plus-value, tout est dans la jouissance de la collecte. Et dans l’interconnexion de ce qui a été collecté. Théoriquement et techniquement, ça n’a rien à voir. Je m’identifie totalement à ce concept de “collecteur”, exactement comme Schwitters qui avait des énormes poches et qui ramassait un ticket de métro, un morceau de papier de bonbon, etc., et hop, il en faisait un collage d’art plastique, un assemblage en relief ainsi de suite…

Donc, vous empruntez à des sources sonores très diverses ?

Joris Lacoste : Oui, on ne fait pas de différence de sources, ni de disciplines, ni de genres. On prend la parole au sens le plus large, avec l’idée de trouver des micro-rapports ou des parentés formelles entre ces choses a priori très éloignées. Pour voir comment une lecture d’un poème par Charles Pennequin peut s’apparenter à la parole de Julien Lepers dans Question pour un champion, par exemple, du point de vue de la cadence. Un discours de Ségolène Royal d’un sermon catholique, du point de vue de l’intonation. Un cours de Michel Foucault d’un discours de Malcolm X, du point de vue des accents. Quand on a commencé le projet, on a cherché une manière d’écouter ensemble ces documents : pour ce faire, on a invité des compositeurs contemporains ou des artistes sonores à agencer et mixer les différents extraits sonores fournis par les collecteurs, à en faire une pièce sonore. La première saison de l’Encyclopédie de la parole, aux Laboratoires d’Aubervilliers, a ainsi consisté à organiser chaque mois une séance d’écoute autour de ce qu’on appelle une entrée, à savoir un aspect formel de la parole : la cadence, l’adresse, l’intonation, le timbre, la compression, la saturation... Pour la deuxième saison de L’Encyclopédie, on a élargi le principe et diversifié les manières de présenter notre recherche : outre les pièces sonores, ça prend maintenant la forme d’articles, de conférences, d’installations sonores, de pièces radiophoniques, d’ateliers et d’un spectacle,Parlement.

Jean-Jacques Lebel : De notre côté, nous avons créé Polyphonix en 1979. Sur des bases plus radicales du Festival de la libre expression des années 60. Contrairement à votre génération, où vous avez quantité de lieux où il est possible d’expérimenter, nous ne disposions d’aucun espace social ou de rencontre. Nous étions rejetés de partout, ce qui était positif, car ça nous a obligés à forger notre propre espace mental et à inventer notre propre lieu sociogéographique. Nous tenons à rester nomades, réductibles à aucun lieu, et surtout à aucune institution, ni même à aucune langue. Sur le disque anthologique Polyphonix, on entend sept langues : arabe, anglais, grec, français, italien... Quand William Burroughs parle de sa voix métallique, on ne va pas tout de même pas le traduire ! Nous errons à travers tous les langages et en dehors des langages, entre les langages possibles ou imaginables. Nous ne reconnaissons aucune frontière : on invitera dans la même soirée Édouard Glissant, par exemple, qui écrit du “Bossuet classique” et le poète sonore Bernard Heidsieck, ou bien un Chinois qui produit des musiques buccales ou encore un “Artaud” chinois ou turc. Pour nous, tout cela c’est de la poésie. Il n’y a pas de définition restrictive possible de la poésie. On avance en marchant et on voit ce qui advient.

Joris Lacoste : La question des frontières est très importante pour nous aussi, pas seulement entre les langues : d’emblée c’était un postulat de se dire, au risque de choquer, qu’on allait chercher comment considérer de la même façon des paroles poétiques, artistiques, politiques, commerciales, publicitaires, religieuses ou rituelles, etc. Ça ne veut certainement pas dire que tout se vaut, mais qu’on peut tenter de constituer un plan de composition pour lequel la question de la valeur ne se posera plus, ou plus de la même manière. C’est le travail qu’on essaie de faire. Construire un point de vue, ou plutôt un point d’écoute, selon lequel des choses aussi opposées qu’un discours de Chirac et un cri d’Artaud pourraient cohabiter.

Jean-Jacques Lebel : Je ne sais pas si ça choque, mais ça heurte ! Comme dans le vers de Rimbaud, Entrechoquez vos genouillères, mes laiderons. C’est un peu ça. Vous les entrechoquez, avec le sourire. Ce faisant, vous reprenez des procédés que des compositeurs de musique dite contemporaine, comme Stockhausen dans Momente ou bien Cage ont utilisés depuis plus de cinquante ans. Pour en revenir à Burroughs, un ami dont j’ai préfacé le premier disque en 1966, Call Me Burroughs (édité par la librairie anglaise à Paris), il a utilisé un simple micro, pas de chichi. Sa manière de dire son texte ressemblait expressément à la voix d’un speakeur banal mais zombie. Il avait intégré, dans la fabrication de sa tonalité, qui était déjà très chiadée, la voix de celui qui vous parle à la NBC, ou bien sur la fréquence radio de la police. Sauf qu’au lieu de parler d’Eisenhower, de bagnoles ou de dentifrice, il dynamitait la réalité. J’apprécie beaucoup l’idée que vous poussiez un peu plusloin cette recherche et que vous mélangiez encore d’autres tonalités disparates.

Joris Lacoste : Si on souhaite entrechoquer toutes ces formes, c’est parce qu’on est tous traversés continuellement par toutes sortes de paroles extrêmement diverses. Nous sommes de fait tenus d’effectuer ce travail de les composer entre elles, de les comparer, de les rapprocher, sinon on ne pourrait pas le supporter, comme certains schizophrènes ne le supportent pas. Toute la journée, on discute avec des amis, on assiste à des réunions, on écoute la radio, on répond au téléphone, on laisse des messages sur répondeur, on va écouter de la poésie, on regarde la pub à la télé, on entend des voix enregistrées, le soir on va au cinéma ou au théâtre, le dimanche on va à la messe, etc. Si bien qu’il est impossible, à un moment, de ne pas se poser la question : qu’est-ce qu’il y a de commun entre tout ça ? Comment peut-on passer concrètement de l’un à l’autre ?

Jean-Jacques Lebel : Ça m’évoque un souvenir : un jour je discutais avec William Burroughs et il me racontait qu’il lui arrivait très souvent d’être défoncé et assis sur un banc à Paris. Comme il habitait rue Gît-le-Coeur, il allait très souvent sur la place Saint-Michel, et s’installait sur un banc public, défoncé à ne pas pouvoir bouger. Et alors il me disait qu’il branchait sa radio imaginaire : il écoutait les bribes de conversation de gens qui passaient à proximité du banc. Place Saint-Michel, il entendait trois phrases en grec, deux phrases en anglais, une en français, le flic qui passait, la sirène des pompiers, etc. C’était déjà, mentalement, comme chez Schwitters, ce processus de collecte anthropologique. Il ramassait du son et malaxait le tout, il faisait du mixage, quoi. Il était seul, assis, défoncé sur son banc, mais en fait il mixait des émissions de radios d’origines géographiques et culturelles différentes.

J’imagine que dans votre exposition de La maison rouge, il y aura des pièces sonores ?

Jean-Jacques Lebel : Oui, bien sûr. Il y aura la pièce et le film Monument à Félix Guattari, montrés au Centre Pompidou dans l’exposition Hors Limites en 1994. J’avais invité des amis de Félix Guattari à venir chaque semaine pendant trois heures pour venir parler de lui. Il y avait six ou sept cents personnes assises par terre dans le Forum, des micros partout, tout le monde prenait la parole : Allen Ginsberg était venu à ses frais de New York, mais étaient également présents de nombreux inconnus, des patients de la clinique de Laborde, des philosophes, des psychanalystes, des militants de l’écologie politique, y compris des gens du Fatah, des révolutionnaires de toutes sortes, le tout mêlé aux proches collaborateurs de Félix. Le Monument lui-même était composé d’une R 25 dont j’avais enlevé le moteur et que j’avais remplie de terre où je faisais pousser du peyotl (cactus connu pour ses propriétés hallucinogènes, ndlr). J’avais mis des lumières spéciales qu’on achète au BHV et à la fin, au bout de deux mois, le peyotl avait poussé et il a été distribué à tous les contributeurs.

Ce qui nous amène à la question du politique. Car chacun à votre manière, vous avez cette volonté de faire entendre toutes les paroles, et pas simplement les paroles instituées, mais d’autres formes de paroles. Et c’est une dimension politique très forte.…

Jean-Jacques Lebel : Absolument et à plusieurs niveaux. D’abord, la parole poétique est intrinsèquement et foncièrement politique en ceci qu’elle s’oppose radicalement à toutes les langues de bois : discours du pouvoir, discours administratif, militaire, juridique, publicitaire, etc. Ensuite, il y a la question essentielle de l’autogestion : d’abord le bricolage de ce mélange  ; ensuite, surtout, l’autogestion de sa circulation sociale, à quoi nous, les amis de Polyphonix, nous tenons comme à la prunelle de nos yeux. C’est pour cela que nous sommes nomades : on peut travailler partout, tantôt à Beaubourg, tantôt au Point Ephémère, ou bien dans une boîte de rock à Szeged en Hongrie, San Francisco, à Parme, etc. Nous autogérons la circulation de notre travail. Nos auditoires ne sont pas passifs, mais toujours coopératifs. Pour paraphraser “l’autre”, “ce sont les entendeurs qui font la poésie”. Cette autogestion de la production et de la circulation du travail collectif est, en effet, une pratique éminemment politique, en dissidence absolue vis-à-vis de la culture dominante.

Joris Lacoste : Vous parliez tout à l’heure de Guattari. Pour moi, la question du politique dans l’art, c’est essentiellement une question micro-politique. Elle se pose en termes d’activités. Pas faire de l’art politique, mais faire de l’art politiquement, comme disait Brecht. Il s’agit d’expérimenter comment une activité donnée se réinvente par la pratique, et avec elle toutes les relations entre ceux qui la pratiquent. Une activité artistique est politique dans la mesure où, même si son contenu n’est pas explicitement politique, elle va augmenter des possibles, pour ceux qui la pratiquent comme pour ceux qui la reçoivent. Si l’art est politique, c’est d’abord parce qu’il est augmentation de liberté.

Jean-Jacques Lebel : Oui, j’aime bien cette définition. Comment l’art peut monter le son de la liberté.

Transcription Clémentine Davin
Site : www.encyclopediedelaparole.org

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