Paradise (Un lieu meilleur que l'enfer) - Paradise : Codes inconnus I - Daniel Keene, - mise en scène Laurent Laffargue, - theatre-contemporain.net

Paradise : Codes inconnus I

+ d'infos sur le texte de Daniel Keene
mise en scène Laurent Laffargue

:Paradise (Un lieu meilleur que l'enfer)

Paradise (Un lieu meilleur que l'enfer)

Paradise… Un nom qui tinte comme une promesse pailletée. Ou un instant de bonheur volé à la grisaille des jours. Peut-être l’espoir d’une expérience inavouable. Vous qui pénétrez ici, dans cette boite noire zébrée de cris de lumière, le cœur pulsé par les décibels techno, qu’attendez-vous ? Que regardez-vous dans l’ondulation surexposée de ces sensuelles vestales ? Qu’entendez-vous aux creux des confidences que vous glissent ces voix impudiques ? L’écho affolé de pensées qui vous caressent les intestins ? « Paradise est un lieu où tout peut arriver, où la frontière entre la réalité et le fantasme peut être franchie… ou gommée. Quiconque pénètre dans ce territoire incertain se met en danger : ici, l’identité de chacun peut être volée, manipulée, altérée » prévient l’auteur Daniel Keene…

Dans cette atmosphère enfumée de désirs à l’affût, les spectateurs, groupés autour du podium, deviennent clients consentants et troublés, effrayés et ravis par le charme soufré de ce bar interlope. Vladimir, taulier élimé de série B, présente les « numéros » : Cat, gigolo sado en mal de salut ; Monsieur Fabris, honnête commerçant cajoleur de petites filles ; Monsieur King, clochard ivre de Shakespeare pleurant sa Cordélia ; Paul, serial killer incertain ; Julie, Sarah et Virginie, strip-teaseuses forniquant au pays des morts ou encore Max, vieil acteur vautré dans sa splendeur d’antan… Tous effeuillent les pelures de leur âme et nous livrent la chronique crue de leurs déviances. Situations limites ? Excitantes ? Révoltantes ? Mais nous sommes au Paradise, Palm Beach féerique du divertissement !

Codes inconnus

Avec Terminus, de Daniel Keene déjà, Laurent Laffargue s’aventurait dans l’univers insomniaque des périphéries glauques, où grouillent les rêves paumés et les pleurs écorchés d’une humanité désenchantée. S’enfonçant dans l’obscurité feutrée des tréfonds, il suivait les pulsations de cœurs en quête existentielle, égarés dans le passage entre l’ici et l’au-delà.

Après l’intermède shakespearien délicieusement enjoué de Beaucoup de bruit pour rien, le metteur en scène bordelais, 34 ans et déjà 17 spectacles à son actif, voulait continuer à sonder ces zones marécageuses de l’expérience de soi que donnent le rapport au sexe, la tentation de la transgression, l’écart entre nos désirs et notre réalité. « Notre époque connaît un regain du puritanisme, alors que la publicité et la mode exhibent partout le corps érotisé comme argument commercial. Ce paradoxe entre un certain retour à l’ordre moral et l’omniprésence de l’allusion sexuelle me pose question. J’ai eu envie d’explorer l’ambiguïté de cette fascination et de cette condamnation ». Il a commencé à travailler sur la notion de « codes inconnus », tirée du film de Michael Haneke, c’est-à-dire « la confrontation avec des situations qui échappent aux codes répertoriés, connus, réglementés », dans des domaines de l’expérience humaine à la fois très personnels et extrêmement normalisés, ritualisés : le sexe et la mort.
Ainsi que soulignait Daniel Keene dans Ma vision du théâtre : « Tous les rituels sont des transgressions. Des transgressions auxquelles nous souscrivons. Des transgressions qu’il s’agit de célébrer. Elles permettent qu’une âme passe d’un lieu à un autre. De l’ignorance à la connaissance, des ténèbres à la lumière, de la jeunesse à la maturité, de la virginité à l’état d’épousé / d’épousée. ».

Laurent Laffargue a alors ébauché un synopsis, esquissé les personnages, l’imaginaire nourri de références cinématographiques : Exotica d’Atom Egoyan, pour la moiteur vénéneuse de la boîte de strip-tease où se consolent des solitudes voyeuristes ; Mulholland Drive de David Lynch, pour la confusion du réel et de la fiction dans le tressage des récits ; Code inconnu, de Michael Haneke, pour la construction en puzzle et le jeu des correspondances, et Funny Game, du même réalisateur, pour la réflexion sur la déréalisation de la violence dans notre société. Puis il a demandé à Daniel Keene d’écrire une pièce à partir de cette trame. « Ces thèmes sourdent dans tout son théâtre. Je savais qu’il pourrait les déployer pour en faire une œuvre ».

Réalités parallèles

L’auteur australien a tissé l’histoire avec ses propres mots. Ou plutôt des histoires, qui s’emboîtent en trompe-l’œil et brouillent les repères de la fiction. Car le public, partenaire tacite du jeu, partage le quotidien des employés du Paradise, naufragés suspendus dans une attente sans ailleurs qui s’inventent un mode de survie avec ce glamour de pacotille. Pendant que le temps s’évapore, marquant les auréoles des aspirations de la jeunesse. On navigue de la loge de Lola, femme du patron trouée par l’alcool et la nostalgie, à celle des jeunes strip-teaseuses, du comptoir où le barman et le vigile évident leur désarroi, à la scène où se produisent les « shows ». Les séquences s’enchaînent et se chevauchent, dans une mise en abîme vertigineuse d’effets de réel où le référent ne cesse de se déplacer. Où se situent le spectacle, la frontière du plaisir, la limite du tolérable, par rapport à soi, par rapport aux mœurs, à la loi… donc la transgression ? La confusion transforme les spectateurs en voyeurs et révèle ainsi l’équivoque des sentiments titillés par les aveux pervers, en même temps qu’elle provoque une prise de conscience. « Cette confrontation touche la part obscure en chacun de nous, la schizophrénie entre le « je » désirant, secret, et le « je » social, concret. » précise Laurent Laffargue. « Mais je ne cherche pas à choquer, ni à instaurer un climat malsain. Je travaille plutôt sur la vitalité des personnages, qui se débattent avec leur souffrance ». Formidable chef de troupe, il sait sculpter en virtuose l’énergie des comédiens pour orchestrer la partition du plateau tout en nuances, passant de l’ambiance électrique à la révélation susurrée. Dans cet univers âpre et survolté, la langue de Daniel Keene, dénudée, essentielle, étreint le trivial et le lyrisme en une poésie sombre, striée d’ironie. Elle apporte l’ultime délivrance, « puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles », comme disait si bien Flaubert.

Gwénola David

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